Jimmy Sabater

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La Seine

Combien d'amants déçus la Seine a-t-elle engloutis ? Pour cette jeune femme, cela ne fait pas de mystère, elle sera la prochaine. Elle a tellement aimé la belle Helena qu'elle ne voit plus d'autre issue. Avant d'en finir, elle décide de raconter les derniers moments de sa vie dans son journal. Et si un destin tragique attendait finalement toutes les maîtresses d'Helena ?

La Seine

Jimmy Sabater


    Je me retrouvai à nouveau seule, là, comme une ombre chavirante dans le matin gris. Le Pont Neuf surplombait une Seine pathétique qui semblait déverser la tristesse d’un Paris prisonnier de l’ennui.
    A travers un brouillard dense et blanchâtre, je distinguais une péniche longeant le fleuve avec une lenteur flegmatique. Comme le premier fantôme d’une mort annoncée, ses phares jaunes aux contours vaporeux me guettaient comme pour ne rien manquer d’un spectacle qui la ravissait. Un vent poisseux vînt caresser mon visage, apportant avec lui son cortège d’odeurs nauséabondes ; les effluves âpres et malfaisants de la pollution des automobiles trop nombreuses, des émanations issues d’on ne sait quelle usine, le parfum putride et graisseux de nourritures se décomposant au fil de l’eau.
    Je me penchai au-dessus du mur de pierre et évaluai la distance qui me séparait des eaux de la Seine. Les petites vagues blanches déferlaient dans une danse macabre et l’eau devait être aussi froide que profonde.
    Allais-je sauter, ou n’allais-je pas le faire ?
    Je m’imaginais, me laissant tomber dans ce liquide glacial, m’abandonnant à mon triste destin. Sans doute, le froid aurait-il raison de moi avant que mes poumons ne se remplissent d’eau. Mon cœur lâcherait son dernier battement dans un ultime soupir et tous mes membres s’assoupliraient soudainement. L’eau s’infiltrerait alors par toutes mes cavités, comme une femme sans vertu, elle violerait ma plus stricte intimité avec complaisance, me considérant comme un simple obstacle, une contrariété l’empêchant de s’étendre sur tout son lit. Moi, je gonflerais comme une éponge, et on finirait par repêcher un corps bleu et grossier, rendu informe par les assauts sans merci de l’eau et du froid.
    Je réalisai que mes lamentations intérieures m’amusaient, que je me complaisais dans ma souffrance. J’étais là, regrettant de n’avoir su trouver d’autre issue que cette bien triste fin. Tout comme ces antiques personnages mythologiques, je mourrais d’avoir trop aimé. D’avoir cru que mes espoirs et mes sentiments les plus forts vaincraient la noirceur d’une réalité laborieuse. Seule, comme une amante forcenée, je m’étais battue pour sauver l’écrin de ma passion. J’avais dû admettre que l’on souffre toujours de solitude face à son destin, et que si l’amour est une bénédiction, son absence ôte toute saveur à l'existence.
    Nombre d’amants déçus et de destins tragiques moururent sans doute ainsi, à cet endroit, sous mes pieds. Peut-être y avait-il des femmes célèbres, des hommes bons, des victimes de leur innocence et de la sauvagerie de ce monde décadent.
    Je pensais à Helena, une fois de plus.
    Je voyais son doux visage et son sourire frais, ses yeux si grands, si expressifs et ses lèvres épaisses et sensuelles. Je sentais soudain le parfum enivrant de sa peau si fine, dont la douceur m’incitait aux caresses. J’entendais sa voix murmurer au cœur de la nuit pour me demander de la prendre dans ses bras, comme un être perdu dans la pénombre, une enfant ayant besoin d’une adulte pour se sécuriser.
    Je voulais la serrer contre moi, une fois encore. Sentir son souffle chaud, la douceur d’un baiser, la caresse d’une main aimante. J’aurais tout donné pour obtenir cette dernière volonté, cette cigarette du pendu, ce dernier verre du condamné. Dans les derniers instants de ma vie, je ne voulais qu’un baiser, un dernier baiser d’Helena.
    J’aurais voulu lui crier mon amour. J’aurais voulu qu’elle sache que je n’avais jamais vécu que pour l’aimer, que pour elle. Que mes sentiments n’avaient été bercés que des intentions les plus pures.
    « Helena, mon amour, je t’aime. »

    Elle m’était apparue comme une rose fleurit au milieu d’un terrain vague rendu stérile par la pollution. Une source de lumière vive et puissante dans l’obscurité de ma vie.
    Elle dansait sur la piste comme une reine, une princesse sortie tout droit d’un conte merveilleux. Elle portait une longue robe légère qui volait au rythme de ses mouvements, comme une créature imaginaire, intemporelle, protégée des dieux pour préserver sa beauté et son innocence intactes. Ses grands yeux verts ont plongé dans les miens et nous avons compris que nous nous aimions. J’ai réalisé que c’était avec elle que je voulais vivre ma vie. C’était comme si je la connaissais depuis toujours, que notre union avait été inscrite dans le grand livre d’amour depuis la création du monde.

    Elle s’approcha de moi, pleine d’assurance, avec une grâce que je n’avais jamais constaté auparavant. Elle prit ma main dans la sienne et, sans dire un mot, m’invita sur la piste.
    Je ressentais un tel magnétisme envelopper son corps que je n’osai poser mes mains sur elle, de peur de me trouver devant une réaction que je ne connaissais pas et que je ne pourrais peut-être pas maîtriser.
    Mais elle me serra fort contre elle, blottissant son visage au creux de mon épaule et de mon cou. Je sentis son parfum doux et fin et j’eus un violent désir d’embrasser sa peau.
    Je l’emmenai chez moi et nous fîmes l’amour de la manière la plus belle et la plus sensuelle qui soit. Elle possédait un corps fin aux angles arrondis qui se prêtait aux hommages les plus nobles et les plus doux.
    Le lendemain, lorsqu’elle me quitta, je réalisai à quel point elle était ce que j’avais attendu pendant si longtemps. Elle réunissait toutes les qualités humaines que j’avais dû chercher à travers des dizaines de personnes différentes. J’avais enfin rencontré l’amour. Un amour si beau, si grand qu’il est impossible de l’expliquer ou d’en rendre compte par de simples mots.

    Avant notre rencontre, je n’avais connu que des bonheurs illusoires, des paradis artificiels où seule ma détermination avait trompé ces relations vides, en leur donnant un semblant de vérité. Mon amour de la passion et des beaux sentiments, m’avaient conduit à de multiples concessions desquels je n’avais retiré, finalement, qu’amertume et regrets. Combien de fois avais-je attendu un mot, un geste, une simple parole, qui aurait récompensé ces efforts accumulés dans l’espoir de connaître la flamme de l'amour ? Mais sans doute parce qu’il est plus commode de penser que le bonheur est toujours à venir, j’avais multiplié mes espoirs et attendu avec impatience que ceux-ci fussent exaucés. Combien de temps avais-je perdu, combien d’années d’une courte jeunesse avais-je sacrifiée dans l’attente de l’amour ?
    J’avais éprouvé plusieurs expériences masculines, mais aucun des hommes que j’avais rencontrés ne m’avais jamais apporté ce que je désirais plus que tout au monde. De guerre lasse, j’avais admis que ceux-ci ne me réservaient que des relations ternes et ennuyeuses, de celles que l’on rencontre chaque jour, au hasard des rues. Car l’amour décharné de sublimation, n’engendre que superficialité, lassitude ou solitude partagée.
    Depuis ma première jeunesse, je rêvais des intentions d’un être aimant, de conversations muettes où seul les yeux dialogueraient. Je souriais à l’idée d’un « Je t’aime » furtif, lancé avec appréhension. J’avais toujours attendu l’amour, à la manière d’une princesse sans couronne, une héroïne sans légende, un songe sans fin.
    Je ne sus jamais comment envisager l’existence sans l’espoir de rencontrer l’amour à mon tour, de le laisser toucher mon cœur, de m’abandonner à ses tourments, à ses bonheurs. Si certaines femmes réservaient leur existence à chérir une famille ou assouvir leurs ambitions, je vouais la mienne à la passion de l’amour.
    Mais au lieu de connaître cette magnifique sublimation des sentiments, j’avais dû réaliser que l’amour était précieux, rare, qu’il se rendait inaccessible pour n’apparaître que lorsque tout semblait perdu.
    Comme une idiote, je l’avais cherché au plus profond du cœur de mes amants, confondant l’orgueil de réaliser mon dessein, et mes véritables motivations d’un amour pur et absolu. Pour ma peine, j’avais reçu les rétributions de la simulation des sentiments. Ainsi, le jour où je décidai de me confier à un amant, je ne rencontrai qu'incompréhension, indifférence et solitude. Si je m’abandonnais à quelques paroles romanesques, j’entendais cynisme, mépris et dépréciation. Si je me plaignais de mes désillusions, je me heurtais à un mur d'insensibilité et de désaffection.

    Et puis Helena s’était introduite dans ma vie, comme un baiser passionné donné après une nuit de cauchemars. Je n’avais jamais imaginé que je puisse tomber amoureuse d’une autre femme. Comme la plupart des gens, je tolérais l’idée de l’homosexualité, sans la connaître, sans chercher à la comprendre. Mais le seul contact d’Helena me fit admettre qu’il n’y avait aucune menace, aucun trouble, aucune ombre.
    Je crois que je n’oublierai jamais ce que j’ai ressenti lors de notre premier baiser. Un sentiment très fort, très beau, et noble, avait raisonné en moi, un peu comme si je venais d’être témoin d’une apparition, ou qu’une main céleste était survenue pour lever un voile plongeant jusque là mes yeux dans le brouillard.
    La compagnie des femmes m’apparaissait soudain douce et bienfaitrice alors que celle des hommes m’avait exaspéré par son conformisme et sa raideur. La gent féminine partageait avec moi le même besoin de délicatesse et de subtilité, le désir d’une sensualité raffiné basée sur le même plaisir.
    Je réalisai que mon désir d’amour était assez fort pour faire abstraction de l’identité sexuelle de mon élue. Mon cœur ne souhaitait pas distinguer de différences entre les lèvres d’un homme et le baiser d’une femme. L’amour spirituel ne connaissait aucune frontière, ni aucun obstacle. Je pouvais aimer un homme ou une femme avec la même profondeur, la même dévotion, la même passion.
    Ce qui est précieux, c’est ce sentiment fabuleux qui nous rend heureux, que l’on laisse grandir en soit, et qui fini par nous métamorphoser. On commence à aimer avec des je  et on comprend, que finalement, il n’y a que les nous  qui comptent.

    Je peux dire que j’ai été heureuse, que ma vie avec Helena n’a été que le berceau de mon bonheur. Je n’avais jamais rien connu d’aussi beau, d’aussi grand et d’aussi fort que notre amour. Je ne me lassais pas d’entendre sa voix, de caresser son corps, de sentir ses lèvres caresser les miennes. Helena était mon prince charmant, la fée qui avait transformé la tristesse de mon existence en un conte fabuleux dont je savourais chaque nouvelle seconde. Je lui trouvais toute la beauté du monde, tous les charmes.
    Je lui préparais de nouvelles surprises chaque jour, afin de voir une nouvelle fois ses yeux d’enfant émerveillé. Quand nous faisions l’amour, j’allais jusqu’à m'interdire tout plaisir afin de célébrer sa beauté et sa sensualité. Je l’admirais chaque jour davantage, l’adulant parfois à un tel point que je me surprenais à m’oublier totalement afin de ne pas troubler son bonheur.
    Une telle passion me conduisit rapidement à éprouver le désir de vivre avec elle.
    Au départ, Helena y était quelques peu réticente, elle avait perdu sa fiancée quelques mois auparavant et l’idée de construire une nouvelle relation l'effrayait.
    J’appris plus tard que cette jeune fille s’était suicidée pour d’obscures raisons.
    Je la rassurai en lui disant qu’il fallait laisser faire les choses. Seuls nos sentiments importaient et si ceux-ci nous rendaient assez forts, nous pourrions surmonter cette épreuve.
    Le temps joua en ma faveur et Helena accepta de partager un appartement avec moi. Nous nous installâmes Place de la République dans un joli nid que nous décorâmes avec raffinement. Helena tenait absolument à avoir sa propre chambre. C’était sa manière à elle de fuir la monotonie et de cultiver son jardin secret. Je respectai sa volonté, trop heureuse de vivre dans les mêmes murs que ma bien-aimée.
    Je l’attendais chaque soir avec impatience. Helena me rejoignait parfois dans ma chambre et nos partagions nos nuits. Blottie dans ses bras, je vivais mes rêves les plus beaux, mes désirs les plus grands, mes fantasmes plus fous.
    Nous passions nos soirées à lire, à bavarder, ou simplement à nous regarder.  Certains soirs nous allions nous promener le long de la Seine ou dans le quartier du Marais.
    J’aime Paris la nuit, les gens sont différents, un peu plus calmes ou un peu plus sauvages, comme si la pénombre révélait leur véritable personnalité.
    Parfois j’étais si heureuse de la retrouver que je la prenais dans mes bras pour la porter sur le lit. Nous nous embrassions avec passion et oublions rapidement toute notion du temps ou de la réalité. Je ne pourrai jamais raconter quel bonheur je ressentais à sentir son corps fin contre le mien. J’avais parfois l’impression de vivre au milieu d’un rêve ou d’un fantasme et que celui-ci ne finirait jamais.

    Il y a quelques semaines encore, nous étions ensemble.

    Helena avait rencontré Catherine, une fille que je connaissais de vue mais dont je ne savais rien. Helena m’annonça qu’elles avaient fait l’amour ensemble, qu'elles avaient vécu quelque chose de singulier et qu’elles avaient l’intention de se revoir. Ce fût le choc de ma vie. Je vivais si loin de ce genre de problèmes que j’en avais oublié l’existence. Je croyais l’amour d’Helena aussi fort que celui que j’éprouvais pour elle et c’était bien là mon tort.
    Je n’ai jamais su pourquoi elle s’était tourné vers Catherine et c’est sans doute la raison pour laquelle je souffrais tant. Peut-être que l’ennui s’était installé dans sa vie ou que la morosité avait descendu son lourd rideau sur notre amour.

    Deux longs mois s’étaient écoulés et je survivais tel un fantôme, un être vidé de vie, une ombre fuyant dans le matin gris. Je regardais l’eau de la Seine couler sous mes pieds, comme une invitation à fuir avec elle. Fuir ce monde sans amour où chaque bonheur coûte si cher qu’on finit par se demander s’il n’est pas préférable de ne pas le connaître. Mais le bonheur est comme une drogue, lorsqu’il nous a prit, il nous emporte vers ses plus hauts sommets avant de nous abandonner dans les voûtes obscures du désespoir.

    Je décidai de coucher toutes mes pensées sur papier. Je ne voulais pas que l’on spécule sur ma mort. Je voulais que l’on sache que je partais parce que j’en avais assez que l’amour m’abandonne.
    Lorsque j'eus terminé, je posai mon manuscrit sur mon bureau et je retournai une fois encore vers le Pont Neuf. Je n’étais pas pressée et j’empruntai un itinéraire fantaisiste pour m’y rendre. Je traversai le jardin des tuileries où les premiers badauds venaient se promener.
    Je longeais les quais de la Seine quand j’aperçus une agitation inhabituelle. Des éclats de voix s’échappaient d’un groupe d’hommes penchés sur le fleuve.
    Je m’en approchai par curiosité et je vis un corps mortifié que l’on sortait de l’eau. Je n’osai scruter le visage violacé de la victime qui menaçait de me plonger dans le dégoût.
    Cependant, ne serait-ce que parce que je suis plus curieuse que froussarde, je jetai un œil par-dessus l’épaule de l’un des hommes. Là un terrible effroi m’envahit et je ne sais comment j’ai pu rester si passive ou ne pas m’évanouir. Mais, la personne repêchée des eaux glaciales de la Seine, c’était la fiancée d’Helena, Catherine.