Jimmy Sabater

To content | To menu | To search

Histoire d'une Balle

Le début : Je sens une petite goutte de pluie qui glisse dans mon corps. Une malheureuse petite goutte qui m'inonde jusqu'au cœur. C'est toi qui m'a donné cette larme. Elle est glacée comme le vent et acide comme un baiser d'adieu, mais fatale comme un glaive. Dans tes grands yeux aux longs cils, je découvre les extraits d'un film qui prend des accents dramatiques. Il y a quelques paysages, des souvenirs, des bribes de mots, des parfums, des musiques et des couleurs qui sentent bon le bonheur passé...

Cette nouvelle a été publiée pour la première fois dans la revue l'Ours Polar n°23.

Histoire d’une balle

Jimmy Sabater


    Je sens une petite goutte de pluie qui glisse dans mon corps. Une malheureuse petite goutte qui m’inonde jusqu’au cœur. C’est toi qui m’a donné cette larme. Elle est glacée comme le vent et acide comme un baiser d’adieu, mais fatale comme un glaive.
    Dans tes grands yeux aux longs cils, je découvre les extraits d’un film qui prend des accents dramatiques. Il y a quelques paysages, des souvenirs, des bribes de mots, des parfums, des musiques et des couleurs qui sentent bon le bonheur passé.
    Tu es là, devant moi, les cheveux échouant au-dessus d’un regard trop froid, trop beau, trop grave. J’ai envie de pleurer, de te demander pourquoi, ou d’effacer les quelques secondes passées et de te prendre dans mes bras pour tout oublier. Mais le souffle déjà s’en va. Il est lâche, il part sans moi.
    Derrière, le soleil couchant se perd dans un camaïeu de lumières. Il redessine ta silhouette, dans une ombre aux contours un peu flous. Tu n’es plus qu’un mirage aux angles de velours et seul ton visage semble encore palpable.
    Je goûte à la fraîcheur du début d’été, désarticulé, étourdi, déjà vaincu et convaincu, la joue caressant la fraîcheur vivifiante de l’herbe sauvage.
    Tu es là, devant moi, satisfait, apaisé, les traits tendus, mais serein. Tu ne réalises pas encore que c’est ton chagrin qui m’offre la mort.
    Il n’y aura plus de baisers, de caresses, de chuchotements et de sourires amusés. Ce sont eux que tu es en train d’assassiner.
    La petite goutte de pluie descend plus profond encore pour arranger mon sort. Elle arrache un cœur qui n’en peut déjà plus. C’est ta peine, ta douleur, ta résignation, qui vont me faucher. Une larme plus triste que les autres qui me dérobe dans un sillage prenant bientôt fin.
    Cette petite goutte de pluie est une malheureuse balle perdue, éperdue, brûlante et mourante. C’est elle qui trahit mes espoirs de t’aimer toujours plus grand, de m’offrir à ton destin, jusqu’à la fin. Il est déjà trop tard pour regretter, il faut cesser, le temps m’est compté.
    Je regarde tes grands yeux aux longs cils. Ils sont vides, déjà absents.
    Le froid hivernal m’emporte dans son manteau éternel et me glace le sang. Des éclairs illuminent mes suprêmes secondes tandis que raisonnent lourdement les derniers battements de mon cœur. Je reçois encore un peu d’air et mes poumons s’étourdissent à y goûter une fois encore. C’est l’ultime dose de vie, l’ultime overdose. Tout explose.
    Ta balle me transperce.
    Je t’aime et je meurs.