Jimmy Sabater

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L'Homme Chrysalide

Cette nouvelle a été écrite au soir du 11 septembre 2001.

L'Homme Chrysalide
Jimmy Sabater

J’observe ce corps aux muscles crispés que je viens d'abandonner. Il s'est statufié dans un dernier souffle de vie, une ultime douleur, une lutte inégale dont il n'a pu sortir vainqueur. Il m'a abandonné et il ne m'appartient déjà plus.

Une infirmière arrive en courant et me prend le pouls.

Il est silencieux.

Elle se précipite sur le téléphone, demande un médecin, appuie sur la sonnette d'urgence...

L'Homme Chrysalide
Jimmy Sabater




J’observe ce corps aux muscles crispés que je viens d'abandonner. Il s'est statufié dans un dernier souffle de vie, une ultime douleur, une lutte inégale dont il n'a pu sortir vainqueur. Il m'a abandonné et il ne m'appartient déjà plus.

Une infirmière arrive en courant et me prend le pouls.

Il est silencieux.

Elle se précipite sur le téléphone, demande un médecin, appuie sur la sonnette d'urgence.

On se presse autour de mon corps inanimé. On souffle dans ma bouche, appuie sur mes poumons, encore et encore.

Et puis les regards se croisent, échangent quelques signes de déception.

Oui, c'est trop tard, il est mort et personne n'a rien pu faire.

Je les observe, serein, du haut de mon atmosphère.

Il fait bon ici. Pourquoi retournerais-je là-bas ? C'est le printemps qui est venu me chercher pour m'envelopper.

La grande horloge fait un tour, puis quelques autres.

Ça y est, tout le monde finit par le savoir, le vieux est mort ce soir.

Ma pauvre femme arrive au bras de ma fille.

Elles refusent de me regarder. Elles sont bouleversées, se sentent coupables. De chaudes larmes inondent leurs joues. Elles sont touchantes.

J'ai envie de leur demander d'être heureuses, de ne pas s'en faire, ne pas me regretter.

Mais mon cocon me rend silencieux. Ici je n'ai plus de bouche, de main ou de corps pour le leur dire.

Mon fils arrive enfin. Sa mine est sombre, mais il ne se joint pas à la douleur des femmes. Il préférera y succomber un peu plus tard, lorsque les portes et les volets seront clos. Il pourra alors pleurer sur lui-même, dans une solitude qui n'effritera en rien son orgueil.

Une voix m'appelle, loin derrière. Je n'arrive pas à me retourner, je ne sais pas encore comment on peut faire. La voix est claire et douce, limpide, comme un chant de sirène.

- Attendez. Laissez-moi encore un peu…

Un ange d'une incroyable beauté survole alors la pièce et me fait signe en souriant. Je ne dois pas traîner, ce répit m'est offert parce que je suis arrivé plus tôt que prévu.

En bas, l'horloge tourne de plus en plus vite.

Je découvre une annonce dans le journal et des amis oubliés ou insoupçonnés me témoignent une tristesse sincère, comme pour me faire regretter d'être parti.

Il y a aussi quelques sourires. Les sourires de mes adversaires d'antan, ceux qui se réjouissaient toujours de mes ennuis et de mes échecs. Ils sont servis. Le vieux ne bronchera plus. Les imbéciles… En me détestant, ils n'ont cessé de me porter en eux, alors que je les avais oubliés.

Je suis comme un nuage qui flotte sur un monde en décomposition et qui se reconstruit inlassablement. Tout change, et pourtant, le temps rend tout si répétitif.

On m'appelle de nouveau. C'est probablement mon ange gardien de tout à l'heure qui vient me prendre la main pour me montrer mon nouveau chemin.

Il est beau. Identique à ce que j'aurais imaginé dans mes rêves. Il a des cheveux bouclés blond, un visage d'enfant. Il porte un drapé immaculé et arbore deux ailes magnifiques qui brillent tellement qu'on les dirait faites d'or.

En bas, je n'existe presque plus. Juste une plaque ternie par la poussière et un bouquet de fleurs qui n'ont pas supporté les chaleurs de l'été.

Je me tourne alors avec l'aisance d'une brise et un tunnel sans fond s'ouvre devant moi.

Il est éclairé d'une lumière blanche, diffuse, douceâtre et immaculée.

Je m'y sens irrépressiblement attiré, comme ces papillons hypnotisés par la lueur meurtrière d'une bougie.

En entrant, j'entends des voix, des chants, des musiques, les sons de ma vie ici réunis en une symphonie qui me transperce l'âme.

J'avance encore et je me revois penché sur le berceau de mon fils. Il y a ce jour où j'ai refusé de recevoir la belle Rosemarie, juste avant qu'elle ne se suicide. Il y a aussi Papa qui me surprend en train de fumer ses cigares avec Adrien et ma sœur dans la grange. Plus loin, c'est mon mariage avec Jocelyne. Toutes ces images me brûlent le cœur, me rappellent trop de douleur, trop de bonheur, me donnent trop envie de vivre.

Mon ange presse ma main plus fort et nous avançons encore.

Les souvenirs se font plus nombreux, plus marqués aussi. Ils finissent par me faire mal, par me dévorer l'âme.

J'accélère mon ascension et c'est mon ange gardien qui doit presser le pas pour me suivre. J'essaie de ne plus rien regarder. L'enterrement de mon père, la chute de cheval de ma femme, mes premiers baisers, la maison qui flambe, mon départ à l'armée, le chien qui me fait la fête, tout cela m'étouffe, il faut que je sorte.

J'essaie de fermer les yeux, mais quand je les ouvre, le tunnel aux souvenirs si présents a disparu. Je me trouve dans le vide à côté de l'ange qui me lâche la main avant de me quitter dans un dernier sourire.

Un autre ange vient près de moi. Il est un peu plus grand et les couleurs de ses ailes, en se déployant, virent de l'or à l'argent et d'autres teintes plus belles les unes que les autres.

Il s'arrête devant moi et pose sa main sur son cœur avant de fermer les yeux et de sourire.

Il lève lentement le bras et je quitte cette douce apesanteur pour tomber dans un vide qui me semble aussi froid qu'infini.

J'étais un homme prisonnier d'un corps meurtri, je suis devenu un être aérien évoluant au milieu de créatures divines, et voilà que je ne suis plus rien.

Je tombe encore et encore.

Un coup violent déchire mon âme. Quelque chose réagit en moi… dans mon corps ! C'est… c'est mon cœur… Mon cœur qui commence à battre.

Je m'entends… C'est la voix d'un nouveau-né. Je pleure, une fois encore, dans la chambre d'un hôpital. C'est seulement là, maintenant, que tout s'efface.