Jimmy Sabater

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Nocturne Brouillard

Tout était calme. Seuls mes deux phares jaunes s'enfonçaient dans ces nuages blanchâtres tandis que j'observais le bitume qui semblait me fuir sous un épais brouillard. Je quittais l'inauguration d'un bâtiment créé par un groupe d'architectes. Le champagne avait coulé abondamment, pourtant je n'étais pas saoul, juste grisé ou un peu gai...


Nocturne brouillard

Jimmy Sabater

Tout était calme. Seuls mes deux phares jaunes s'enfonçaient dans ces nuages blanchâtres tandis que j'observais le bitume qui semblait me fuir sous un épais brouillard.

Je quittais l'inauguration d'un bâtiment créé par un groupe d'architectes. Le champagne avait coulé abondamment, pourtant je n'étais pas saoul, juste grisé ou un peu gai.

Il ne devait pas être plus de vingt et une heures, mais en ce mois de novembre, le brouillard inondait la rase campagne de ses formes mouvantes pour les envelopper d'un insondable mystère.

Je me concentrai autant que je le pouvais sur ma conduite en espérant ne pas faire la rencontre malheureuse d'un gendarme équipé du fatal alcotest. Mais c'est là que je réalisai mon ivresse, ils ne devaient pas être nombreux les gendarmes, là, au milieu de nulle part à attendre les rares voitures.

Pourtant, après quelques kilomètres, les nappes brumeuses se dissipèrent et je retrouvai une visibilité normale. Je me sentis aussitôt plus détendu. L'idée de parcourir la trentaine de kilomètres qui me séparaient de ma maison ne m'enchantait guère dans ces conditions.

Mais là, longeant la route, j'aperçus soudain une jeune femme qui semblait perdue. Mes phares balayèrent son visage et je découvris des yeux hagards. Il n'y avait pas de village avant dix minutes de route et je décidai de m'arrêter.

" Je peux vous déposer quelque part ? "

La jeune femme sembla confuse, timide, presque sauvage.

" Si vous voulez, dit-elle en ouvrant la portière. "

Elle s'assit à mon côté et je la contemplai rapidement.

Elle n'avait sans doute pas plus de vingt-cinq ans. Son visage était entouré d'épaisses boucles blondes et ses yeux bleus étaient si clairs qu'ils ne contrastaient en rien avec la couleur de sa peau.

" Vous allez où comme ça ?

- Dans le village d'à côté, dit-elle d'une voix douce.

- Vous vous promenez souvent comme cela, toute seule, de nuit ?

- Je ne me promène pas... Je suis... somnambule. Dès que je m'endors je ne peux pas m'empêcher de marcher. Ça doit vous paraître étrange, non ?

- Ça doit être dangereux aussi. Comment vous faites si un camion arrive sur vous ?

- Pour l'instant j'ai eu de la chance. Quand j'étais petite il m'arrivait de me réveiller chez des gens que je ne connaissais même pas. Un matin je me suis retrouvée dans les branches d'un arbre, je n'ai jamais compris comment j'avais fait pour monter si haut, dit-elle en riant. "

Elle avait un joli rire qui animait de vie son visage si pâle.

" Vous... Vous êtes mariée, vous vivez seule ?

- Non, je n'ai jamais... Enfin. Je vis chez mes parents.

- Ils ne vous surveillent pas quand vous vous enfuyez ainsi au milieu de la nuit ?

- Quand j'étais petite, si. Et puis avec le temps... Ils se sont fait une raison. De toutes les façons c'est plus fort que moi. Je crois même que j'y prends un certain plaisir. Et puis à la campagne je ne risque pas grand chose.

- Vous êtes sportive...

- En quelques sortes. Et vous, que faites-vous là ?

- J'étais chez des amis architectes.

- Intéressant. Vous travaillez dans quoi ?

- Je suis designer. Je créé des objets de toutes sortes... En ce moment je travaille sur un porte-savon pour une chaîne d'hôtel. Vous voyez ce n'est pas si passionnant que ça. La semaine prochaine il faudra que je me mette au porte brosse à dents et puis il aura les poignées de portes...

- Moi je ne fais rien... Si je dors et c'est là où j'en fais le plus, finalement. "

Elle rit à nouveau et son petit rire de jeune fille timide me fit sourire à mon tour.

" Votre prénom, c'est quoi ?

- Jennifer.

- Un prénom américain. Vous avez de la famille là-bas ?

- Non, ils m'ont appelé comme ça parce que c'était le prénom d'une actrice à la mode, quand je suis née. Et vous ?

- Louis. C'est plus commun, désolé.

- Ce n'est qu'un prénom... Vous habitez où ?

- A Paris, mais j'ai une petite maison ici. J'y viens pendant les vacances et les week-ends. J'aime bien ce coin.

- Vous êtes marié ?

- Non, enfin, je l'ai été... Nous nous sommes quittés parce que... C'est du passé, à quoi bon en parler. C'est difficile la vie de couple, vous savez.

- Non, je ne sais pas, dit Jennifer en baissant les yeux. Mais peu importe... Il y a le brouillard qui vient on dirait. "

Je regardai la route et aperçu une nappe blanche qui glissait vers nous. Elle était bien plus épaisse que la précédente et je ralenti malgré moi en constatant que je ne voyais même plus au delà du capot de la voiture.

" Vous feriez mieux de vous arrêter sur le bas côté.

- J'en ai bien l'impression. "

Je m'avançai alors lentement sur l'herbe qui longeait la route et me stationnai là avec précaution.

" Heureusement que je vous ai rencontré. Je déteste ce genre de situation où on doit attendre sans savoir pour combien de temps.

- Mais là, vous n'avez pas tellement le choix... Que voulez-vous faire autrement ? Rouler dans les champs ?

- J'aurais écouté une de mes vieilles cassettes ou lu un des magazines qui traînent derrière.

- Il n'y en a pas pour longtemps, dix minutes tout au plus."

Je regardai le brouillard qui enveloppait toute la voiture. Seule la lueur jaune des phares nous apportait un peu de lumières.

Je montai un peu le chauffage.

Jennifer était assise à côté de moi, calme et confiante en moi.

J'aurais pu être n'importe qui, un imposteur, un assassin, un violeur...

C'est vrai, cette petite était tellement séduisante dans son long manteau noir. On avait envie de le lui enlever, d'enlever tous ses vêtements, d'arracher son soutien-gorge, de la pénétrer sauvagement, de lui faire l'amour au milieu de cet intense brouillard, de s'emmitoufler l'un dans l'autre pour ne pas penser que c'était l'hiver, ne pas penser qu'on devait attendre...

Je m'imaginais déjà passer la main sous son manteau et y découvrir de longues jambes fines et souples, des hanches prêtes aux caresses, un bas ventre qui n'attendait qu'un mouvement pour s'ouvrir à moi, des fesses qui se cambreraient sous mes mouvements...

Je n'étais décidément qu'un obsédé sexuel pour imaginer qu'aussitôt qu'une fille pénétrait dans ma voiture c'était forcément pour que la pénètre à mon tour.

" Embrassez moi, dit la jeune femme. "

Je ne sais pas qu'elle attitude j'eus à cet instant, mais je devais être bouche bée.

Un silence demeura suspendu dans la voiture.

Bien sûr que j'en avais envie. Je n'attendais que cela !

Je réalisai que si je posai une question ou que je disais le moindre mot, j'avais toutes les chances qu'elle change d'avis.

Aussi, je m'approchai lentement et embrassai ses lèvres.

Elles étaient fines, mais douces, chaudes et légèrement humides.

C'était bon de l'embrasser. Jennifer dégageait une sorte de fluide particulier, un magnétisme mystérieux, quelque chose qui n'appartenait qu'à elle et qui incitait à en vouloir davantage. Je l'embrassai encore et la serrai dans mes bras avec douceur pour l'inviter à recommencer. Oui, j'avais envie d'aller plus loin, de la couvrir de baiser, de l'embrasser jusqu'à ce qu'elle soit trempée de ma salive. Cette fille m'excitait soudain comme aucune autre ne l'avait jamais fait. Oui. J'aurais voulu la prendre toute entière dans ma bouche et l'aspirer complètement pour qu'il n'en reste plus rien, la serrer contre moi si fort que je l'aurais broyé contre mon torse...

Elle retira son manteau de manière pudique et laissa apparaître un petit décolleté où j'entrevoyais déjà deux petits seins ronds et fermes. Le rêve !

Elle baissa les yeux et pencha la tête en arrière et laissant ses lèvres roses entrouvertes.

Je ne sais si cela fut le fruit de l'alcool que j'avais ingurgité, ou de ma seule excitation, mais je pris ses deux seins à pleines mains et plongeai d'un mouvement mes lèvres dans son décolleté pour baiser cette peau si jeune et si fraîche avec une sauvagerie exceptionnelle. Après je l'embrassai à nouveau et caressai sa poitrine avec passion. Je sentais déjà ses tétons durcir sous les paumes de mes mains.

Jennifer dégageait un parfum doux et frais qui m'enivrait davantage que tout le Champagne qui avait précédé. J'étais excité comme un fou. C'était comme si à cet instant précis, le but de ma vie n'avait jamais été que de faire l'amour à cette jeune femme. Si jamais elle avait décidé de tout arrêté, je crois que j'aurais été capable de la violer !

Je retirai mon pull d'un seul geste et Jennifer caressa mon dos avec une telle sensualité que cette seule idée m'excite encore. Tantôt elle balayait ma peau avec ses ongles, tantôt elle la massait dans un exercice qui me donnait à envier les touristes thaïlandais.

Je la déshabillai alors complètement et m'abandonnai au bonheur que m'offrait ce corps fin et voluptueux. Ses hanches étaient l'invitation la plus scandaleuse à la fornication. J'étais maintenant tellement ivre de toute cette excitation que je serais incapable de dire ce qu'il advînt ensuite.

Oui, le plaisir était si bon, si grand, si puissant que j'en oubliai tout, la maison de mon ami, le brouillard, l'hiver. Tout.

Jennifer lâcha un dernier soupir et je contemplai son corps qui demeurait étendu sur le siège rabaissé, abandonnée, presque inerte.

Ce spectacle était magnifique. Non seulement je l'avais comblé, mais en plus, j'avais dompté cet irrépressible besoin de lui faire l'amour. C'était comme si, en me libérant de la prison de cette soudaine passion, nous nous étions rendus plus heureux l'un et l'autre.

J'adorais les courbes lisses et douces de son corps fin. Tout en elle inspirait une sorte de fragilité enfantine, la beauté délicate d'une sculpture de cristal, prête à se briser à la moindre maladresse. Mais son magnétisme était si grand que j'aurais voulu la combler encore et encore.

Elle se laissait contempler comme si elle venait de perdre sa vertu, comme si le plaisir charnel l'avait libéré de toute pudeur, qu'au delà du plaisir commun, elle voulait conserver le sien, celui de se sentir nue devant un homme.

Elle leva lentement les yeux vers moi et elle me sourit d'un étrange manière.

Vraiment ce sourire était presque inquiétant.

" Qu'y a-t-il ? Lui demandai-je.

- C'était la première fois. "

Je ne su que dire. Mais que pouvais dire après cela ? " Est-ce que ça ta plu ? Comment tu te sens maintenant ? Est-ce que tu voudrais recommencer ? "

Non, mais peut-être que j'aurais du. Oui, j'aurai dû. Mais je laissai le silence installer une barrière invisible entre nos deux vies.

Je me contentai d'embrasser son ventre et de caresser affectueusement ses cuisses.

" Tu veux passer prendre un verre à la maison ? lui demandai-je, presque pour meubler.

- Non, je vais rentrer, maintenant. Regarde, il n'y a plus de brouillard...

- Par contre il y a pas mal de buée, dis-je en riant.

- Tu me raccompagnes ?

- Oui, bien sûr.

- J'ai beaucoup marché ce soir, tu sais.

- Oui, je sais... Si ce n'était que ça, ajoutai-je en caressant délicatement sa joue. Tu voudrais que l'on se revoit ? Je suis encore dans la région pour trois ou quatre jours.

- Je ne crois pas...

- Ha ! Bon ? Pourquoi ?

- Je ne crois pas que ce soit possible. "

Elle tourna la tête vers moi et je vis qu'elle pleurait.

" Que se passe-il ? Quelque chose ne va pas ? Tu n'as pas aimé ?

- Ramène- moi chez moi, s'il te plaît. "

Vraiment, cette fille semblait beaucoup plus compliquée que je ne le pensais.

D'abord elle s'était présentée comme une femme libérée et offerte, et maintenant la voilà qui me la jouait romantico-tragique.

Moi qui avais toujours imaginé que les filles de la campagne étaient faciles et sans histoire, je tombais vraiment mal.

Les quelques kilomètres qui nous restaient à parcourir défilèrent rapidement. Je ne savais plus quoi lui dire. Je ne savais pas ce que je devais penser de ce qui était arrivé. Pendant et après.

Non entrâmes dans un petit village et elle me demanda de m'arrêter au coin d'une rue mal éclairée.

" Ma maison est là, dit-elle, c'est celle qui a la cheminée rouge. Mais ne t'avise jamais d'y venir... Jamais.

- Pourquoi tu me dis que c'est celle-là alors ?

- Adieu, dit-elle en claquant la porte comme une gifle qu'elle m'enverrait en pleine figure. "

J'aurais voulu qu'elle me donne quelques explications, qu'elle ne m'abandonne pas à cette confusion étrange, à ces questions sans réponse. Mais je me dis que je n'allais pas la retenir, de toutes façons.

Je la laissais partir sans dire un mot, sans même lui dire au revoir. C'était le témoignage d'une époque où les gens se consomment entre eux, où le sexe devient un sport, où les sentiments sont jetables et où les humains ne sont plus que les objets d'eux-mêmes.

Le lendemain, je restai cloîtré chez moi à dessiner mes porte-savons. Cela m'ennuyait. Je n'avais envie de rien. Non, de rien.

Enfin, je pensais au corps de Jennifer. Oui, au début ce n'était pas très gênant, et puis les heures passant, je ne pus m'empêcher d'y penser. Je revoyais ses petits seins ronds et fermes, ses lèvres fines qui attendaient que je l'embrasse, ses hanches qui semblaient moulées pour tenir parfaitement dans mes mains... Je sentais son parfum, son corps contre le mien, j'entendais ses petits gémissements timides qui m'invitaient à en donner toujours plus... C'était incroyable. Jamais je n'avais vécu cela, non, jamais.

J'avais toujours rêvé d'une sensualité exacerbée, d'une volupté fantasmagorique, d'une passion charnelle plus forte que la réalité. Et voilà que je l'avais trouvé... au milieu du brouillard.

Mais je pensai soudain à ses yeux mouillés de larmes, à la porte qui claquait, son sourire étrange, son interdiction de la revoir, son adieu...

Cela me rendait malade. À peine avais-je connu cette ascension, que tout s'ébranlait déjà pour ne me laisser qu'un goût amer du bonheur.

Les heures défilèrent sans que mon crayon n'effleure mes esquisses, sans que le téléphone ne sonne, sans que rien ne se passe. Le temps est parfois douloureux et cruel.

Je regardai dehors et réalisai que la nuit tombait. Il devait être dix-sept ou dix-huit heures.

Je songeai que Jennifer était une couche-tôt si aux alentours de vingt et une heure elle somnambulait déjà dans les champs. Mais oui, bien sûr !

Si je voulais la revoir, mon unique chance était d'attendre qu'elle dorme, peut-être que je la retrouverais sur cette route, comme la veille.

Je devais être un peu fou pour penser tout cela. Mais oui, je l'étais.

Lorsque je montai dans la voiture, je ressentis quelque chose d'étrange. Je ne savais pas si ce que j'allais faire était bon ou mal. Mais finalement, si Jennifer m'avait interdit d'aller à sa maison, elle ne m'avait pas interdit de la retrouver sur la route de notre rencontre.

Je m'installai au volant et découvris un portefeuille qui était tombé entre les deux sièges.

C'était le portefeuille de Jennifer, elle avait dû le laisser tomber en retirant son manteau.

Plutôt que de l'ouvrir, je me dis que je devais absolument le ramener... À sa propriétaire !

Oui, voilà. Sans le vouloir, je venais de trouver la meilleure des excuses pour la revoir.

Je pris donc à nouveau cette route de campagne en arborant un large sourire. J'allais pouvoir me faire pardonner de tout ce que j'avais pu faire ou ne pas faire et plus encore. J'allais inviter Jennifer à prendre un verre tranquillement chez moi. Je serais le plus doux des hommes, j'accepterais tout, oui, tout. Nous ferions l'amour comme des dieux, comme des anges, comme des bêtes, exactement comme elle le voudrait. Je lui dirais tous les mots qu'elle voudrait entendre ou je transformerais nos silences en la plus belle des mélodies.

Arrivé devant sa maison, je me souvins de son interdiction de venir la retrouver là. Pourtant, sans doute plus motivé par mon orgueil que par le respect qu'elle m'inspirait, je frappai trois coups légers à sa porte. Il était près de vingt-et-une heures et Jennifer dormait probablement.

J'étais là, devant la porte d'une femme qui ne voulait plus me revoir et encore moins que je vienne chez elle.

C'est une vieille femme qui vint m'ouvrir. Son visage et ses traits me parurent des plus étranges. On avait l'impression qu'en plus de son très grand âge, quelque chose de terrible était arrivé dans sa vie, que son visage avait été marqué par une vieillesse rapide et prématurée.

" Bonsoir Madame, je ne suis un ami de Jennifer... Elle a perdu ce portefeuille alors je le lui ai rapporté. "

La vieille femme me scruta soudain avec des yeux exorbités de terreur.

" Comment ? Que voulez-vous ?

- Simplement vous rendre ce portefeuille. Tenez, prenez-le, dis-je en le lui tendant. "

Elle regarda le portefeuille d'une manière catastrophée et joignit les mains devant sa bouche.

" Que se passe t-il, Raymonde ? dit la voix d'un vieil homme en s'approchant de la porte.

- Le... le portefeuille ! Dit la vieille femme, terrorisée... Jen... Jennifer !

- Quoi ? Que voulez-vous ?

- Je suis un ami de Jennifer, votre fille. Je voulais simplement lui rendre son portefeuille qu'elle a oublié dans ma voiture la nuit dernière.

- Allez-vous en ! dit l'homme d'un ton menaçant. C'est dégoûtant ce que vous faites ! Jennifer est morte il y a dix ans. Laissez-nous tranquille. On ne plaisante pas avec ces choses là."

J'étais soudain tétanisé par la tournure que prenaient les événements.

" Je ne comprends pas, leur dis-je. Je l'ai vu hier soir. Elle était aussi vivante que vous et moi... Elle m'a dit qu'elle habitait ici. "

La vielle femme éclata en sanglots.

" Partez ! Dis son mari. Notre fille est morte vous entendez ? Elle est morte depuis 10 ans dans un accident de voiture ! "

Je me sentis pris d'un vertige incontrôlable. Que racontaient donc ces deux petits vieux ? Comment était-il possible que Jennifer sois morte dix ans plus tôt alors que j'avais fait l'amour avec elle la veille ?

Résigné je parti sans même penser à poser le portefeuille qu'ils n'avaient pas voulu prendre.

Je m'avançai vers la voiture en titubant. Cette histoire était véritablement insensée.

Je m'installai à mon volant en voyant le siège de droite qui avait été mal remonté. Je n'avais pas rêvé, non. J'avais bien fait l'amour avec Jennifer la veille, dans cette voiture.

Je regardai alors son portefeuille et l'ouvrit. Il n'y avait qu'une une carte d'identité jaunie et périmée. Je regardai aussitôt la date de naissance où il était écrit : née le 8 novembre 1955. Sur la photo, Jennifer portait ce même manteau qu'elle avait la veille. Pourtant elle ne pouvait pas avoir trente cinq ans. Non, c'était impossible.

Un mal de crâne épouvantable s'empara de moi et je me demandais si je rêvais ou non.

Je démarrai la voiture sur les chapeaux de roues et filai droit au cimetière. Si Jennifer était morte, elle devait bien avoir une tombe quelque part.

La grille en fer forgée s'ouvrit dans un grincement strident et seules les lumières des maisons environnantes éclairaient les tombes plongées dans la nuit.

Je longeai les allées et le prénom de Jennifer attira mon attention sur une des plaques de marbres. 1955 - 1980, voilà ce qui était écrit. Jennifer était bien morte dix ans plus tôt.

Aussi impossible et fou que cela puisse paraître j'avais fait l'amour de la manière la plus divine avec une morte. Oui, une morte !

Sans même comprendre pourquoi je le fis, je m'agenouillai devant cette tombe et y lâchai une petite prière. C'était curieux, étrange, fou.

Je pris le petit portefeuille et le déposai avec délicatesse sur la plaque de marbre, parmi les chrysanthèmes et les plaques de dernier hommage.

Je me levai lentement, étourdi par toute cette mésaventure et descendis la petite allée.

Mais au moment où j'allais partir, je sentis une présence derrière moi, un regard, quelque chose.

Je me retournai et ne vis qu’une nappe de brouillard qui semblait descendre l’allée pour se diriger vers moi.

Des filaments d’humidité s’en extirpaient lentement, comme de longs bras qui voulaient aller plus loin, plus vite.

Je tournai les yeux vers la grille et m’aperçus que celle-ci avait disparu derrière un autre nuage suspendu dans les airs. Et en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, mes pieds et mes jambes avaient été engloutis dans un nuage blanc qui semblait me vouloir tout entier.

Je réalisai alors qu’un étrange parfum flottait dans les airs. Oui, je reconnaissais cette fragrance douce et fraîche... Oui. Là, quelque part, autour de moi, Jennifer était revenue ! Pour moi, pour moi seul.

Elle m’avait tout pardonné, elle voulait simplement me revoir, tout comme moi j’étais venu pour elle. Elle voulait qu’il y ai une seconde fois, peut-être une troisième et puis une autre et une autre.

Je sentis mon cœur battre à nouveau et mon corps s'abandonner aux plaisirs que Jennifer me proposait.

Je fermai les yeux et me laissai emporter au milieu de ces nuages porteurs du bonheur dont j’avais toujours rêvé.

Je me retrouvai alors nu au milieu d'une blancheur presque angélique et je sentis les longs doigts de Jennifer glisser lentement dans mon dos, comme pour me bercer, me faire lentement glisser vers une douce folie.