
II
Les applaudissements des élèves officiers
marquaient la fin de l'intervention de Stephenson. La
précision de ses enquêtes et les
résultats qu'il avait obtenus avaient fait sa
réputation et celle-ci dépassait de loin le
cadre des écoles de Police. Il avait donné
plusieurs conférences et officiait dans des
réunions où se mêlaient des juristes,
des avocats, des journalistes pour discourir et
développer des méthodes d'investigation.
Stephenson avait d'ailleurs rédigé un manuel
de la méthode à l'attention des
élèves officiers et quelques extraits avaient
été publiés dans des revues connues du
grand public.
La cinquantaine passée, il était assuré
d'une future retraite paisible, auprès de sa femme
elle-même son ancienne collaboratrice, quand ses trois
enfants auront trouvé des situations en rapport avec
les études brillantes qu'ils faisaient.
Il quitta la salle de conférence et se dirigea vers
le bureau du doyen de l'école de Police. Il avait
l'habitude de venir voir Chris Summer environ une fois par
mois à la fin de ses interventions, pour discuter des
nouvelles, des collègues ou anciens collèges
et de l'évolution des méthodes
d'enquête, des nouvelles formes de criminalité
et aussi des crimes traditionnels. Chris avait
été son professeur autrefois et il aimait
discuter avec cet homme sage et malicieux à la
fois.
Chris emmena Stephenson dans leur restaurant favori. Jane
était chez sa mère l'espace de 2 jours et les
enfants étudiaient à la maison. Stephenson
avait donc tout son temps et la perspective d'une
soirée tranquille au restaurant avec Chris, toujours
aussi vif d'esprit que par le passé,
l'enchantait.
- Alors Stephenson, quel était le thème de
votre intervention aujourd'hui ?
- Aujourd'hui, il s'agissait du lien entre la façon
de mener une enquête sur le terrain, ce qui est
très concret, et de la légitimité et du
droit de mener celle-ci à travers les fondamentaux de
notre système juridique, basé sur le respect
des règles et du droit, ce qui est plutôt
abstrait.
- C'est un vaste sujet.
- Oui, mais je remarque avec le temps que l'on oublie
souvent les causes de notre action pour s'attacher
uniquement aux objectifs, voire au quotidien. Quelquefois
même on oublie les objectifs. Faire respecter la loi
ne doit pas être considéré comme une
mission personnelle mais comme un mandat donné par la
société, ce qui est fondamentalement
différent. Si on revenait de temps en temps à
ce qui détermine notre action, on éviterait
quelques dérapages inutiles.
- Oui, c'est vrai Stephenson, mais vos élèves
feront comme tout le monde ! Après avoir appris cela
tout en étant même convaincus, ils finiront par
l'oublier avec le temps. C'est la recherche d'un coupable
qui les motiveront. Ils choisiront la méthode la plus
efficace, mais ils ne feront pas systématiquement
appel aux fondamentaux qui ont constitué l'objet de
leurs actions à savoir le respect de la vie en
société. C'est l'inconvénient du droit
coutumier qui régit notre système, à
l'inverse de certains pays européens qui ont un droit
écrit, codifié, auquel ils se
réfèrent sans cesse.
- Oui, d'ailleurs c'est assez étonnant quand on
observe la réalité. On réalise une
enquête en respectant une procédure, en
l'encadrant même de toute une série de
procédures. Et on est vite persuadé que ce
sont les procédures qui protègent les citoyens
alors qu'en fait, c'est la loi qui est censée le
faire. La forme l'emporte sur le fond dans de trop nombreux
cas.
- Il est vrai qu'il faut s'attacher au fond, mais je
remarque qu'on considère cela comme étant
tellement évident que l'on n'y attache plus
d'importance, au profit de la forme.
Ils avaient déjà parlé de nombreuses
fois de ce thème. Stephenson essayait d'inculquer
à ses auditeurs des notions simples qui avaient pour
but de leur rappeler qu'ils seront certes des
représentants de la loi, mais que celle-ci ne leur
permettrait pas tout. Les enquêtes qu'ils
mèneront devront être faites en ayant à
l'esprit que les moyens engagés pour celles-ci ne
devront jamais dépasser le cadre défini par la
réglementation.
Ils attaquèrent le plat de résistance.
- Dites-moi Chris, j'ai entendu parler de votre
départ à la retraite prévu pour la fin
de l'année. On dit que c'est Simmons qui vous
remplacera.
Chris poussa un soupir.
- Vous devriez dire cet imbécile de Simmons. Je n'ai
jamais pu l'encadrer. Avec son style Cow-boy
représentant la Loi et les Etats-Unis à lui
tout seul, j'ai bien peur qu'il ait une mauvaise influence
sur l'esprit de l'Ecole de Police.
Stephenson sourit intérieurement. Il était de
notoriété publique que Chris et Simmons ne
s'entendaient guère. Les deux styles étaient
complètement différents mais Simmons avaient
les faveurs du Gouverneur. Et puis c'était un homme
capable. Il avait mené tambour battant de grandes
enquêtes, qui avaient fait sa réputation, mais
dans un style plutôt rugueux. Il n'était pas du
genre à se poser la question du retour aux sources du
Droit pour essayer de prendre du recul, il
fonçait.
- J'ai toujours eu un peu peur de ce style d'homme, reprit
Chris. Je me demande quand même si pour lui la fin
justifie les moyens ou pas. Il n'y a pas plus dangereux
qu'un raisonnement de ce type, il aboutit à toute
sorte de dérapage. J'aurai quand même
préféré que ce soit vous, Stephenson
qui me succédiez.
- Voyons Chris, vous savez bien que je n'ai pas l'age pour
être Doyen !
Ils rirent tous les deux ensemble.
- Simmons est quelqu'un d'honnête, reprit
Stephenson.
- Oui, bien sûr, heureusement ! Mais pour lui il n'y a
que le résultat qui compte. Ca a le mérite
d'être efficace, mais à quel prix !
- C'est l'éternelle question que l'on doit tous se
poser. Mais personne n'a la réponse car tout compte
fait, on ne sait pas quel prix on est prêt à
payer pour arriver à ce à quoi on croit
fondamentalement. Pour nous, policiers, c'est la
sécurité de nos concitoyens avant tout. Enfin,
on aura la réponse le jour où nous serons
vraiment confrontés à ce type de choix.
Le repas s'achevait. Ils avaient bien mangé et
avaient continué de développer leurs
théories habituelles sur la Loi, les investigations,
les orientations récentes de la jurisprudence.
Chris prit congé à la fin du dessert. Il se
faisait tard et il devait encore traverser la ville en
voiture pour rentrer chez lui. Stephenson avait un peu plus
de temps.
Il finissait tranquillement son café quand il sentit
la présence de quelqu'un à coté de sa
table.
- Bonsoir inspecteur, vous souvenez-vous de moi ?
Le visage avait un peu vieilli mais la même expression
juvénile caractéristique n'avait pas
changé.
- Oui, vous êtes Ricky Cooper, c'est ça ?
- Quelle mémoire inspecteur ! Malgré toutes
les affaires que vous avez traitées vous n'avez pas
oublié mon nom !
- C'était la première affaire
entièrement sous ma responsabilité, ça
ne s'oublie pas. Mais prenez donc place.
- Je ne voudrais pas vous déranger inspecteur.
- Vous ne me dérangez pas.
Ricky s'assis en face de Stephenson. Il semblait le
dévisager légèrement, ce qui laissa une
petite impression désagréable à
Stephenson.
- Vous travaillez dans le coin ?
- Non, je suis juste de passage. Mais je savais que vous
officiez à l'Ecole de Police à coté, je
l'ai lu dans les articles qui ont paru sur vous.
- Et vous, que devenez-vous ?
- Je suis devenu avocat spécialisé en droit
civil.
- Vous avez donc fait du droit ?
- Oui, cette matière m'a toujours
passionnée.
La conversation était simple, presque naturelle mais
de pure convenance.
Stephenson enchaîna.
- Et qu'est devenu votre frère ? Il a du sortir de
prison depuis, non ?
- Donovan s'est pendu dans sa cellule il y a environ 10
ans.
Le visage de Ricky ne s'était pas assombri. La phrase
avait été dite de façon banale.
Stephenson fit rapidement un calcul mental.
- Ah bon ?! Pourtant il avait purgé presque toute sa
peine !
Ricky ne répondit rien.
Stephenson ne voulut pas aller plus en avant dans ses
questions pour comprendre le geste de Donovan. Le souvenir
du frère jumeau pendu dans sa cellule avait sans
doute dû marquer Ricky et il ne souhaitait pas remuer
le couteau dans la plaie. Les suicides en prison sont
malheureusement plus fréquents que ce que l'on croit.
Mais quand même, seulement quelques mois avant de
sortir
. Le plus dur avait été fait !
Ricky enchaîna de façon curieuse.
- Oui, dit-il de façon presque méditative,
c'est à croire qu'il avait peur de sortir.
- Vous savez, la peur de sortir est plus fréquente
chez les prisonniers qu'on ne le croit. C'est un changement
de vie radical et certains appréhendent mal
l'idée de reconstruire complètement leur vie
dans une société qu'ils n'ont pas
côtoyée depuis de nombreuses années.
- Oui, bien sûr. Mais je reste persuadé que ce
n'est pas pour ça que Donovan s'est
suicidé.
Stephenson se mordit presque les lèvres. Il avait
avancé une explication logique, banale, basée
sur l'expérience et l'observation de comportements
d'un ensemble de prisonniers. Or, sans connaître les
raisons exactes dans ce cas précis, il devait mettre
de coté ses suppositions pour s'attacher aux
faits.
- Et c'est pour quelle raison, selon-vous ?
Stephenson souligna la fin de sa question en appuyant
légèrement sur les derniers mots par une
intonation plus marquée.
- Je reste persuadé que mon frère avait peur
d'affronter la réalité de ce qu'il avait
commis.
- Mais il finissait de payer !
- Oui, ça..
Stephenson ne comprenait plus. Il insista.
- Mais de quoi parlez-vous alors ?
- Mais de ses autres crimes.
Stephenson commençait à sentir la stupeur
l'envahir. Qu'est ce que c'était que ça ?
Quels autres crimes ? Il n'y avait pas eu d'autres crimes
dans le Comté à cette époque, à
part le clochard tué dans une rixe.
Stephenson redevint plus professionnel. Il lui fallait
comprendre. Pour cela, il devait questionner plus
méthodiquement, sans en donner l'impression. Le
caractère informel de la conversation ne jouait pas
en sa faveur : à tout instant Ricky pouvait y mettre
fin. On n'était pas dans un interrogatoire et si des
crimes supplémentaires avaient été
commis, de toute façon il y avait prescription depuis
longtemps et le coupable s'était pendu. Mais juste
pour éviter de se poser par la suite mille et une
questions, Stephenson devait savoir.
- De quels crimes parlez-vous ? Celui du clochard ?
Ricky se réinstalla sur sa chaise en s'appuyant
confortablement sur le dossier et en détendant les
jambes. Il devait avoir envie de parler. Peut-être
pour partager ses propres explications avec quelqu'un qui
avait connu et confondu son frère, qui avait compris
que sous des traits identiques, les caractères
étaient diamétralement opposés.
- Non, il ne s'agit pas de meurtres Inspecteur, vous les
auriez tous résolus.
- De quoi s'agit-il alors ?
Le ton était neutre mais donnait l'impression
d'être glacial. Ricky se renfrogna un peu.
- Mon frère n'était pas seulement coupable de
la mort de cette idiote de Betty.
Stephenson n'intervint pas. A certains moments, le silence
forçait les gens à s'expliquer et permettait
quelquefois d'aller plus loin que des questions. C'est une
arme encore plus redoutable que des questions
pertinentes.
Ricky laissa passer une vingtaine de secondes. Puis il
continua.
- Il avait causé d'autres méfaits. Bien
avant.
- Vous le saviez et vous n'avez rien dit. Vous êtes
complice alors !
- Non !!
La réaction était vive.
- J'étais victime.
Stephenson rebu un peu de café. Il était
froid, mais cela n'avait aucune importance. Cette
conversation inopinée commençait à
l'intéresser. Il y avait donc des points qu'il ne
connaissait pas. Il était curieux de savoir lesquels
et si ceux-ci auraient changé son jugement ou le
résultat de son travail d'alors. Il reposa sa tasse
et attendit les explications. Mais Ricky s'était un
peu replié sur lui-même et ne semblait pas
vouloir reprendre la parole.
Stephenson tenta de la piquer au vif, en jouant sur
l'injustice ressentie dans ces cas là.
- Une victime complice alors, puisque vous n'avez jamais
rien dit.
Le ton était encore neutre, comme s'il s'agissait
d'une déduction naturelle. Le regard de son
interlocuteur commençait à se remplir de
colère. Il répondit d'un ton sec :
- Mais non Inspecteur, vous n'en savez rien. J'étais
victime de ses... enfin, de son..
Devant l'hésitation, Stephenson tenta de le guider
sur une voie, afin que la réaction de Ricky lui
permette de retrouver la formulation la plus adaptée
pour décrire une situation difficile.
- ..de ses agissements de petit loubard de quartier ?
Le regard de Ricky devint méprisant. Il toisa
Stephenson d'un air qui signifiait bien que l'Inspecteur,
malgré son professionnalisme reconnu, n'avait pas
idée de la situation, et n'avait rien compris.
- J'étais victime de son amour.
- Envers Betty ?
- Mais non. Betty n'était rien. Elle n'était
qu'un jeu pour lui.
Du coup, Stephenson ne comprenait plus. Il ne le montra
pas.
- Mais il est normal que votre frère ait eu de
l'amour pour vous. En plus vous êtes
vous
étiez jumeaux et tout le monde connaît l'amour
particulier que la gémellité engendre.
- Mais là c'était un amour impossible, vous ne
comprenez donc pas !
Non, là c'était sûr, Stephenson ne
comprenait pas.
- Tous les soirs, Inspecteur, et pendant plus de quatre ans,
Donovan me forçait à faire l'amour avec
lui.
Stephenson resta coi. Il venait de recevoir un coup de
massue. D'un seul coup tout devenait plus lourd. Ricky
continua.
- C'était un jeu pour lui, un calvaire pour moi. Il
m'a tout fait, vous comprenez ? Tout. On dormait ensemble
depuis notre naissance, on n'était jamais
séparé. Plus tard, on a eu des lits
différents à notre adolescence mais il me
rejoignait tout le temps. Au début, c'était
des petits jeux d'ados qui découvraient la
sexualité. Puis il allait de plus en plus loin,
jusqu'au rapport sexuel. Ca l'amusait
énormément et il se défoulait tous les
soirs. Il inventait sans cesse de nouvelles positions,
toutes plus dégradantes les unes que les autres. Les
derniers temps, il laissait même la lumière
allumée pour que l'on puisse nous voir, et cette
idiote de Betty prenait un malin plaisir à nous
regarder tous les soirs.
Des jumeaux homosexuels incestueux et une vierge voyeuse
dans le Comté de Greys, voilà qui était
radicalement différent de l'atmosphère dont il
se souvenait de l'époque ! Cela dépassait
l'entendement. Pourtant, des situations hors-normes,
Stephenson en avait vu un grand nombre lors de sa
carrière, mais elles étaient toutes
accompagnées de violence et de drames qui
éclataient au grand jour, dans des milieux souvent
difficiles. Dans une sorte d'étouffement, encore sous
le coup d'une situation difficilement imaginable, Stephenson
demanda :
- Et vous n'avez rien dit à votre mère ? Au
Marshall ?
- Oh non, Inspecteur, j'avais trop honte et Donovan m'avait
menacé.
- Oui, je comprends.
- Oh non vous ne comprenez pas ! Il m'avait menacé de
dire que certaines fois Inspecteur, j'y avais pris du
plaisir - Ricky se pencha vers l'Inspecteur - oui, vous
m'entendez bien, du plaisir à subir cela. Oh,
rarement certes, mais cela suffisait à me faire
taire.
Stephenson se tut. Il laissait Ricky exprimer ce que sans
doute il n'avait jamais dit à personne. Et puis, que
dire dans ces cas là ?
- Ca allait de plus en plus loin. Une fois, Donovan a eu
envie de s'amuser avec Betty. Il voulait jouer avec
l'excitation qu'elle prenait à nous observer. Alors,
il a imaginé la séduire et la faire participer
à nos jeux, comme il disait. Elle était
vierge, tout le monde le savait, et elle avait une folle
envie de ne plus l'être. Alors elle était
prête à jouer, elle aussi. Il l'a
draguée, en lui faisant miroiter en même temps
qu'elle allait s'amuser, maintenant. Il avait convenu avec
elle un rendez-vous un soir, dans le parc, et lui avait
promis qu'il allait lui enlever sa virginité. Lui ou
moi. Car il lui avait lancé un défi. Elle
devait deviner en fait qui de nous deux allait vraiment lui
faire l'amour. Si elle gagnait, alors elle pouvait continuer
à nous regarder le soir, sinon la lumière
serait éteinte et adieu ses fantasmes.
Betty était tout excitée avec ça. Elle
était d'accord.
Donovan voulut faire durer ce plaisir malsain. Il lui donna
un premier rendez-vous mais il ne s'y rendit pas, pour la
frustrer. Et ce soir là, il redoubla de vigueur dans
nos rapports, sachant que Betty était revenue
furieuse dans sa chambre et qu'elle irait tout de suite voir
si nous étions dans la nôtre. Pendant deux
semaines, il s'acharna davantage sur moi, pour l'exciter
elle. J'avais l'habitude, alors je ne résistais
jamais, mais je n'en pouvais plus. J'en avais assez.
J'étais devenu l'objet d'un jeu auquel je ne voulais
pas participer. Je voulais mourir.
Puis je me suis dit que ce n'était pas à moi
de mourir après tout. Que tous les autres, Donovan,
Betty, étaient coupables, eux. C'était
à eux de mourir, pas à moi. J'ai alors
essayé de trouver le moyen de les tuer tous les deux.
Mais je ne voulais pas aller en prison, je voulais vivre
libre, libéré de mon frère et de toutes
les petites idiotes de la terre comme Betty.
Ils jouaient avec moi ? Alors j'allais jouer avec eux. Mais
un jeu où il n'y aurait qu'un seul gagnant
définitif. Pour cela, il m'a fallu
réfléchir à la meilleure
stratégie, celle qui consistait d'abord à
être désigné coupable pour qu'on
m'innocente ensuite. Et que l'on accuse Donovan. Hé
oui, Inspecteur, vous remarquerez qu'une fois que l'on a
innocenté quelqu'un, on n'ira jamais l'accuser de
nouveau, sans preuve matérielle probante en tout cas.
Alors je devais être le premier coupable du meurtre de
Betty, pour qu'on accuse ensuite mon frère, plus
retors, plus méchant que moi. Il devait craquer sous
le poids des conséquences de tous ses actes et non
sous l'accusation du meurtre de Betty. Car il savait bien
que c'était moi qui l'avais tuée, mais que
c'était lui le responsable de tout ça.
J'étais déjà passionné de droit.
J'ai étudié les procédures, le
fonctionnement de la Police, de la Justice. Je devais
être très prudent. Si ma théorie
tournait mal, il fallait qu'il y ait le moins de
conséquences possibles. En faisant croire que
j'avouai les conséquences d'un jeu qui avait mal
fini, je ne risquai pas grand chose, juste quelques mois de
prison ou des tâches d'utilité publique. Mais
il était nécessaire que l'on croie quand
même au crime et que l'on soupçonne Donovan. Je
voulais quelqu'un qui ne se contente pas de la presque
banalité de la situation, qui comprenne qu'il faut
toujours aller au-delà des apparences d'un
raisonnement qui paraît tenir debout. Et là
encore, quand on franchi cette étape là, on ne
s'imagine jamais que la réalité va encore bien
au-delà. Le Marshall Rogers se serait contenté
de la version de l'accident qui tourne mal. Non, il me
fallait quelqu'un de plus intelligent, de brillant. Pas le
Marshall Rogers. Mais un jeune Inspecteur qui aurait un
raisonnement plus savant, plus étudié. J'ai
donc épluché les procédures de l'Etat
pour savoir quand un Inspecteur allait prendre la
relève du Marshall. Il était indiqué
qu'un nouveau poste était créé quand la
criminalité se développait. J'ai
étudié les statistiques. Il manquait deux
meurtres. Puis je me suis renseigné au
Département de Police pour savoir quels nouveaux
Inspecteurs venaient d'être promu et étaient en
attente de mutation. Il y en avait trois, dont vous
Inspecteur. Trois Inspecteurs brillants et intelligents. Je
devais faire vite, je ne pouvais pas attendre trop longtemps
et j'en avais assez de subir les assauts
répétés de mon frère. J'ai
tué le clochard. Cela faisait un crime. Un crime dont
personne n'aurait cure. Puis trois semaines après,
j'ai tué Betty.
Je me suis fait passer pour mon frère auprès
d'elle. Je lui ai donné rendez-vous dans le parc,
à une heure où je savais Donovan
scotché devant sa série
télévisée favorite, avant que notre
mère ne rentre. Je lui ai promis de lui donner ce
qu'elle cherchait et de jouer à un jeu qu'elle ne
connaissait pas. Je lui ai demandé aussi d'emmener un
foulard et de faire très attention à ce qu'on
ne la voie pas venir. Elle est venue avec son foulard. Je
n'ai eu aucun mal à la convaincre d'augmenter son
orgasme par une strangulation, que tout le monde faisait
comme ça, que c'était très
fréquent et qu'il n'y avait des risques que pour les
imbéciles, comme ce petit crétin de Damon
Vince. Elle a hésité quelques secondes. Je lui
ai fait croire qui si elle n'était pas prête
à ça, elle n'était prête à
rien et qu'elle pouvait rentrer chez elle si elle ne voulait
pas connaître ce que c'était que d'avoir du
plaisir. Elle a accepté, elle m'a demandé de
serrer. Je n'ai fait que répondre à sa demande
après tout, sauf qu'elle n'a pas eu le temps de
comprendre qu'elle y passerait.
Quand je suis revenu du parc, j'étais soulagé,
la deuxième étape avait bien
fonctionné. Personne ne m'avait vu, et les
présomptions qu'il s'agissait d'un meurtre
étaient suffisantes pour provoquer la mutation d'un
Inspecteur, puisque je n'étais pas allé
signaler qu'il s'agissait d'un accident.
Je devais ensuite bien calculer mon coup. Il fallait que
Donovan comprenne qu'il était responsable et
finalement coupable de la situation. Ce soir là,
celui du meurtre de Betty, j'ai fait l'amour avec lui avec
entrain, en y prenant du plaisir. Pour que cela soit
visible, je me suis forcé à prendre le maximum
de plaisir. Il a été très surpris car
je me suis offert comme jamais, en prenant des initiatives,
en lui demandant de me traiter de tous les noms, que cela
m'excitait. Pendant l'action, je le regardais droit dans les
yeux. A la fin de la séance, j'en redemandais. Mais
il ne voulait plus. Il détournait son regard. Il ne
m'a plus jamais regardé en face. J'ai compris qu'il
était vaincu, qu'il ne dominait plus. Le dominant
s'était laissé dépassé par son
jeu. Ce sale petit macho ne maîtrisait plus la
situation.
Je ne voulais pas commettre de fratricide. J'y ai
pensé mais c'était trop risqué. Alors
je l'ai commis par procuration. Un homicide pour l'envoyer
en prison avant de le détruire plus tard.
Le lendemain, quand il a appris la mort de Betty, il a tout
de suite compris. Le piège fonctionnait. Il avait
compris que c'était la créature qu'il avait
créée qui était l'assassin. Que le
coupable finalement, c'était lui.
Il n'a rien dit pendant quinze jours. Quand j'ai
avoué que j'avais tué Betty, car vous vous
rappelez Inspecteur que j'avais avoué l'avoir
tuée, il était devenu orphelin. Alors quand
vous nous avez confronté ensuite, il n'a pas
résisté à mes accusations.
Souvenez-vous Inspecteur, je lui ai rappelé que tout
était de sa faute et que c'était à
cause de lui que c'était arrivé, et que
c'était lui qui avait tué Betty.
Le reste, vous le connaissez, il a avoué être
le responsable et coupable. Il a été
condamné.
Je ne suis pas allé le voir en prison pendant toute
la durée de sa peine. Maman était
déjà morte de chagrin et il n'avait eu la
visite de personne pendant tout ce temps. Quelques mois
avant qu'il ne sorte, je lui ai envoyé un petit
colis. C'était un miroir en plexiglas incassable car
le verre était interdit en prison. J'avais
écris un petit mot au marqueur sur le montant en
plastique, valant les petites phrases que l'on trouve
parfois sur les objets comme les tasses ou les tabliers de
cuisine. Il s'agissait des mots suivants : «
regarde-moi en face ». Je voulais finir de le
démolir psychologiquement. Les résultats ont
été au-delà de mes
espérances.
Il avait achevé son récit. Ricky se leva.
- Voilà Inspecteur, vous savez tout. J'ai bien
étudié le sujet, vous ne pouvez rien contre
moi. Tout est prescrit maintenant. Aucun
élément ne peut rouvrir l'enquête car
celui qui a été désigné coupable
n'existe plus. Il ne peut pas demander réparation.
Tout est fini maintenant. Et personne n'ira demander sa
réhabilitation car seule sa famille en aurait le
droit et il n'y a plus que moi.
- Je pourrait ruiner votre réputation.
- Vous ruineriez la vôtre en même temps.
- Vous avez fait de fausses dépositions.
- Tout ce que j'ai dit dans mes dépositions
était la réalité, vous devriez les
relire, je n'ai jamais menti.
- Vous allez donc devoir vivre avec votre conscience.
- Je n'ai rien à me reprocher, c'est vous qui avez
changé le cours des choses tout compte fait.
- Vous avez tué ce pauvre clochard, la jeune Betty et
vous êtes responsable de la mort de votre frère
!
- Je n'ai aucun regret. J'ai payé leurs turpitudes
bien avant et pendant longtemps. Quelquefois ma vie a
été pire que la mort. Pour le clochard,
c'était un pauvre bougre alcoolique qui, de toute
façon, était condamné à
brève échéance. J'ai
abrégé ses souffrances. Non, Inspecteur, c'est
vous qui allez devoir vivre avec votre conscience. En fait,
vous avez bâti votre renommée sur votre
capacité à essayer de voir
différemment. Vous avez raison, il faut toujours
essayer de voir et d'envisager les choses d'une autre
façon. Sauf qu'il ne faut pas oublier qu'il y a
toujours différentes prises de vue possibles et que
les raisonnements ne sont pas seulement des prismes
où l'on ne voit qu'une face à la fois selon
notre angle de vue. Et on s'imagine toujours qu'il n'y a
qu'une face, voire deux au maximum. Rarement plus. Pourtant
le monde est en trois dimensions, il n'est pas binaire.
C'est ce que vous avez fait. Vous vous êtes
contenté d'une deuxième version, logique et
incontestable. Vous aviez partiellement raison. Mais la
réalité était fort
différente.
Au revoir Inspecteur. J'ai suivi votre carrière de
loin, à travers les journaux ou les articles. Vous
avez été brillant, intègre. J'ai lu vos
écrits. Vous avez un sens de la justice très
pointu. J'ai pris un bon risque, c'était la seule
chose que je ne maîtrisais pas, la part d'irrationnel.
Mais j'ai gagné.
- Vous ne gagnerez pas à chaque fois.
- Mais il n'y a eu que cette fois là. Bonne
soirée.
© 2002 JimmySabater -
Tous droits réservés
Copies, téléchargements, archivages et
reproductionspartielles ou totales interdits sur tout le site (sauf
documentspromotionnels indiqués).
This site is registred and protected, copies
areforbidden.