Meurtres au Comté de Greys

II


Les applaudissements des élèves officiers marquaient la fin de l'intervention de Stephenson. La précision de ses enquêtes et les résultats qu'il avait obtenus avaient fait sa réputation et celle-ci dépassait de loin le cadre des écoles de Police. Il avait donné plusieurs conférences et officiait dans des réunions où se mêlaient des juristes, des avocats, des journalistes pour discourir et développer des méthodes d'investigation. Stephenson avait d'ailleurs rédigé un manuel de la méthode à l'attention des élèves officiers et quelques extraits avaient été publiés dans des revues connues du grand public.
La cinquantaine passée, il était assuré d'une future retraite paisible, auprès de sa femme elle-même son ancienne collaboratrice, quand ses trois enfants auront trouvé des situations en rapport avec les études brillantes qu'ils faisaient.
Il quitta la salle de conférence et se dirigea vers le bureau du doyen de l'école de Police. Il avait l'habitude de venir voir Chris Summer environ une fois par mois à la fin de ses interventions, pour discuter des nouvelles, des collègues ou anciens collèges et de l'évolution des méthodes d'enquête, des nouvelles formes de criminalité et aussi des crimes traditionnels. Chris avait été son professeur autrefois et il aimait discuter avec cet homme sage et malicieux à la fois.
Chris emmena Stephenson dans leur restaurant favori. Jane était chez sa mère l'espace de 2 jours et les enfants étudiaient à la maison. Stephenson avait donc tout son temps et la perspective d'une soirée tranquille au restaurant avec Chris, toujours aussi vif d'esprit que par le passé, l'enchantait.
- Alors Stephenson, quel était le thème de votre intervention aujourd'hui ?
- Aujourd'hui, il s'agissait du lien entre la façon de mener une enquête sur le terrain, ce qui est très concret, et de la légitimité et du droit de mener celle-ci à travers les fondamentaux de notre système juridique, basé sur le respect des règles et du droit, ce qui est plutôt abstrait.
- C'est un vaste sujet.
- Oui, mais je remarque avec le temps que l'on oublie souvent les causes de notre action pour s'attacher uniquement aux objectifs, voire au quotidien. Quelquefois même on oublie les objectifs. Faire respecter la loi ne doit pas être considéré comme une mission personnelle mais comme un mandat donné par la société, ce qui est fondamentalement différent. Si on revenait de temps en temps à ce qui détermine notre action, on éviterait quelques dérapages inutiles.
- Oui, c'est vrai Stephenson, mais vos élèves feront comme tout le monde ! Après avoir appris cela tout en étant même convaincus, ils finiront par l'oublier avec le temps. C'est la recherche d'un coupable qui les motiveront. Ils choisiront la méthode la plus efficace, mais ils ne feront pas systématiquement appel aux fondamentaux qui ont constitué l'objet de leurs actions à savoir le respect de la vie en société. C'est l'inconvénient du droit coutumier qui régit notre système, à l'inverse de certains pays européens qui ont un droit écrit, codifié, auquel ils se réfèrent sans cesse.
- Oui, d'ailleurs c'est assez étonnant quand on observe la réalité. On réalise une enquête en respectant une procédure, en l'encadrant même de toute une série de procédures. Et on est vite persuadé que ce sont les procédures qui protègent les citoyens alors qu'en fait, c'est la loi qui est censée le faire. La forme l'emporte sur le fond dans de trop nombreux cas.
- Il est vrai qu'il faut s'attacher au fond, mais je remarque qu'on considère cela comme étant tellement évident que l'on n'y attache plus d'importance, au profit de la forme.
Ils avaient déjà parlé de nombreuses fois de ce thème. Stephenson essayait d'inculquer à ses auditeurs des notions simples qui avaient pour but de leur rappeler qu'ils seront certes des représentants de la loi, mais que celle-ci ne leur permettrait pas tout. Les enquêtes qu'ils mèneront devront être faites en ayant à l'esprit que les moyens engagés pour celles-ci ne devront jamais dépasser le cadre défini par la réglementation.
Ils attaquèrent le plat de résistance.
- Dites-moi Chris, j'ai entendu parler de votre départ à la retraite prévu pour la fin de l'année. On dit que c'est Simmons qui vous remplacera.
Chris poussa un soupir.
- Vous devriez dire cet imbécile de Simmons. Je n'ai jamais pu l'encadrer. Avec son style Cow-boy représentant la Loi et les Etats-Unis à lui tout seul, j'ai bien peur qu'il ait une mauvaise influence sur l'esprit de l'Ecole de Police.
Stephenson sourit intérieurement. Il était de notoriété publique que Chris et Simmons ne s'entendaient guère. Les deux styles étaient complètement différents mais Simmons avaient les faveurs du Gouverneur. Et puis c'était un homme capable. Il avait mené tambour battant de grandes enquêtes, qui avaient fait sa réputation, mais dans un style plutôt rugueux. Il n'était pas du genre à se poser la question du retour aux sources du Droit pour essayer de prendre du recul, il fonçait.
- J'ai toujours eu un peu peur de ce style d'homme, reprit Chris. Je me demande quand même si pour lui la fin justifie les moyens ou pas. Il n'y a pas plus dangereux qu'un raisonnement de ce type, il aboutit à toute sorte de dérapage. J'aurai quand même préféré que ce soit vous, Stephenson qui me succédiez.
- Voyons Chris, vous savez bien que je n'ai pas l'age pour être Doyen !
Ils rirent tous les deux ensemble.
- Simmons est quelqu'un d'honnête, reprit Stephenson.
- Oui, bien sûr, heureusement ! Mais pour lui il n'y a que le résultat qui compte. Ca a le mérite d'être efficace, mais à quel prix !
- C'est l'éternelle question que l'on doit tous se poser. Mais personne n'a la réponse car tout compte fait, on ne sait pas quel prix on est prêt à payer pour arriver à ce à quoi on croit fondamentalement. Pour nous, policiers, c'est la sécurité de nos concitoyens avant tout. Enfin, on aura la réponse le jour où nous serons vraiment confrontés à ce type de choix.

Le repas s'achevait. Ils avaient bien mangé et avaient continué de développer leurs théories habituelles sur la Loi, les investigations, les orientations récentes de la jurisprudence.
Chris prit congé à la fin du dessert. Il se faisait tard et il devait encore traverser la ville en voiture pour rentrer chez lui. Stephenson avait un peu plus de temps.

Il finissait tranquillement son café quand il sentit la présence de quelqu'un à coté de sa table.
- Bonsoir inspecteur, vous souvenez-vous de moi ?
Le visage avait un peu vieilli mais la même expression juvénile caractéristique n'avait pas changé.
- Oui, vous êtes Ricky Cooper, c'est ça ?
- Quelle mémoire inspecteur ! Malgré toutes les affaires que vous avez traitées vous n'avez pas oublié mon nom !
- C'était la première affaire entièrement sous ma responsabilité, ça ne s'oublie pas. Mais prenez donc place.
- Je ne voudrais pas vous déranger inspecteur.
- Vous ne me dérangez pas.
Ricky s'assis en face de Stephenson. Il semblait le dévisager légèrement, ce qui laissa une petite impression désagréable à Stephenson.
- Vous travaillez dans le coin ?
- Non, je suis juste de passage. Mais je savais que vous officiez à l'Ecole de Police à coté, je l'ai lu dans les articles qui ont paru sur vous.
- Et vous, que devenez-vous ?
- Je suis devenu avocat spécialisé en droit civil.
- Vous avez donc fait du droit ?
- Oui, cette matière m'a toujours passionnée.
La conversation était simple, presque naturelle mais de pure convenance.
Stephenson enchaîna.
- Et qu'est devenu votre frère ? Il a du sortir de prison depuis, non ?
- Donovan s'est pendu dans sa cellule il y a environ 10 ans.
Le visage de Ricky ne s'était pas assombri. La phrase avait été dite de façon banale.
Stephenson fit rapidement un calcul mental.
- Ah bon ?! Pourtant il avait purgé presque toute sa peine !
Ricky ne répondit rien.
Stephenson ne voulut pas aller plus en avant dans ses questions pour comprendre le geste de Donovan. Le souvenir du frère jumeau pendu dans sa cellule avait sans doute dû marquer Ricky et il ne souhaitait pas remuer le couteau dans la plaie. Les suicides en prison sont malheureusement plus fréquents que ce que l'on croit. Mais quand même, seulement quelques mois avant de sortir…. Le plus dur avait été fait !
Ricky enchaîna de façon curieuse.
- Oui, dit-il de façon presque méditative, c'est à croire qu'il avait peur de sortir.
- Vous savez, la peur de sortir est plus fréquente chez les prisonniers qu'on ne le croit. C'est un changement de vie radical et certains appréhendent mal l'idée de reconstruire complètement leur vie dans une société qu'ils n'ont pas côtoyée depuis de nombreuses années.
- Oui, bien sûr. Mais je reste persuadé que ce n'est pas pour ça que Donovan s'est suicidé.
Stephenson se mordit presque les lèvres. Il avait avancé une explication logique, banale, basée sur l'expérience et l'observation de comportements d'un ensemble de prisonniers. Or, sans connaître les raisons exactes dans ce cas précis, il devait mettre de coté ses suppositions pour s'attacher aux faits.
- Et c'est pour quelle raison, selon-vous ?
Stephenson souligna la fin de sa question en appuyant légèrement sur les derniers mots par une intonation plus marquée.
- Je reste persuadé que mon frère avait peur d'affronter la réalité de ce qu'il avait commis.
- Mais il finissait de payer !
- Oui, ça..
Stephenson ne comprenait plus. Il insista.
- Mais de quoi parlez-vous alors ?
- Mais de ses autres crimes.
Stephenson commençait à sentir la stupeur l'envahir. Qu'est ce que c'était que ça ? Quels autres crimes ? Il n'y avait pas eu d'autres crimes dans le Comté à cette époque, à part le clochard tué dans une rixe.

Stephenson redevint plus professionnel. Il lui fallait comprendre. Pour cela, il devait questionner plus méthodiquement, sans en donner l'impression. Le caractère informel de la conversation ne jouait pas en sa faveur : à tout instant Ricky pouvait y mettre fin. On n'était pas dans un interrogatoire et si des crimes supplémentaires avaient été commis, de toute façon il y avait prescription depuis longtemps et le coupable s'était pendu. Mais juste pour éviter de se poser par la suite mille et une questions, Stephenson devait savoir.
- De quels crimes parlez-vous ? Celui du clochard ?

Ricky se réinstalla sur sa chaise en s'appuyant confortablement sur le dossier et en détendant les jambes. Il devait avoir envie de parler. Peut-être pour partager ses propres explications avec quelqu'un qui avait connu et confondu son frère, qui avait compris que sous des traits identiques, les caractères étaient diamétralement opposés.
- Non, il ne s'agit pas de meurtres Inspecteur, vous les auriez tous résolus.
- De quoi s'agit-il alors ?
Le ton était neutre mais donnait l'impression d'être glacial. Ricky se renfrogna un peu.
- Mon frère n'était pas seulement coupable de la mort de cette idiote de Betty.
Stephenson n'intervint pas. A certains moments, le silence forçait les gens à s'expliquer et permettait quelquefois d'aller plus loin que des questions. C'est une arme encore plus redoutable que des questions pertinentes.
Ricky laissa passer une vingtaine de secondes. Puis il continua.
- Il avait causé d'autres méfaits. Bien avant.
- Vous le saviez et vous n'avez rien dit. Vous êtes complice alors !
- Non !!
La réaction était vive.
- J'étais victime.
Stephenson rebu un peu de café. Il était froid, mais cela n'avait aucune importance. Cette conversation inopinée commençait à l'intéresser. Il y avait donc des points qu'il ne connaissait pas. Il était curieux de savoir lesquels et si ceux-ci auraient changé son jugement ou le résultat de son travail d'alors. Il reposa sa tasse et attendit les explications. Mais Ricky s'était un peu replié sur lui-même et ne semblait pas vouloir reprendre la parole.
Stephenson tenta de la piquer au vif, en jouant sur l'injustice ressentie dans ces cas là.
- Une victime complice alors, puisque vous n'avez jamais rien dit.
Le ton était encore neutre, comme s'il s'agissait d'une déduction naturelle. Le regard de son interlocuteur commençait à se remplir de colère. Il répondit d'un ton sec :
- Mais non Inspecteur, vous n'en savez rien. J'étais victime de ses... enfin, de son..
Devant l'hésitation, Stephenson tenta de le guider sur une voie, afin que la réaction de Ricky lui permette de retrouver la formulation la plus adaptée pour décrire une situation difficile.
- ..de ses agissements de petit loubard de quartier ?
Le regard de Ricky devint méprisant. Il toisa Stephenson d'un air qui signifiait bien que l'Inspecteur, malgré son professionnalisme reconnu, n'avait pas idée de la situation, et n'avait rien compris.
- J'étais victime de son amour.
- Envers Betty ?
- Mais non. Betty n'était rien. Elle n'était qu'un jeu pour lui.
Du coup, Stephenson ne comprenait plus. Il ne le montra pas.
- Mais il est normal que votre frère ait eu de l'amour pour vous. En plus vous êtes…vous étiez jumeaux et tout le monde connaît l'amour particulier que la gémellité engendre.
- Mais là c'était un amour impossible, vous ne comprenez donc pas !
Non, là c'était sûr, Stephenson ne comprenait pas.
- Tous les soirs, Inspecteur, et pendant plus de quatre ans, Donovan me forçait à faire l'amour avec lui.
Stephenson resta coi. Il venait de recevoir un coup de massue. D'un seul coup tout devenait plus lourd. Ricky continua.
- C'était un jeu pour lui, un calvaire pour moi. Il m'a tout fait, vous comprenez ? Tout. On dormait ensemble depuis notre naissance, on n'était jamais séparé. Plus tard, on a eu des lits différents à notre adolescence mais il me rejoignait tout le temps. Au début, c'était des petits jeux d'ados qui découvraient la sexualité. Puis il allait de plus en plus loin, jusqu'au rapport sexuel. Ca l'amusait énormément et il se défoulait tous les soirs. Il inventait sans cesse de nouvelles positions, toutes plus dégradantes les unes que les autres. Les derniers temps, il laissait même la lumière allumée pour que l'on puisse nous voir, et cette idiote de Betty prenait un malin plaisir à nous regarder tous les soirs.
Des jumeaux homosexuels incestueux et une vierge voyeuse dans le Comté de Greys, voilà qui était radicalement différent de l'atmosphère dont il se souvenait de l'époque ! Cela dépassait l'entendement. Pourtant, des situations hors-normes, Stephenson en avait vu un grand nombre lors de sa carrière, mais elles étaient toutes accompagnées de violence et de drames qui éclataient au grand jour, dans des milieux souvent difficiles. Dans une sorte d'étouffement, encore sous le coup d'une situation difficilement imaginable, Stephenson demanda :
- Et vous n'avez rien dit à votre mère ? Au Marshall ?
- Oh non, Inspecteur, j'avais trop honte et Donovan m'avait menacé.
- Oui, je comprends.
- Oh non vous ne comprenez pas ! Il m'avait menacé de dire que certaines fois Inspecteur, j'y avais pris du plaisir - Ricky se pencha vers l'Inspecteur - oui, vous m'entendez bien, du plaisir à subir cela. Oh, rarement certes, mais cela suffisait à me faire taire.
Stephenson se tut. Il laissait Ricky exprimer ce que sans doute il n'avait jamais dit à personne. Et puis, que dire dans ces cas là ?
- Ca allait de plus en plus loin. Une fois, Donovan a eu envie de s'amuser avec Betty. Il voulait jouer avec l'excitation qu'elle prenait à nous observer. Alors, il a imaginé la séduire et la faire participer à nos jeux, comme il disait. Elle était vierge, tout le monde le savait, et elle avait une folle envie de ne plus l'être. Alors elle était prête à jouer, elle aussi. Il l'a draguée, en lui faisant miroiter en même temps qu'elle allait s'amuser, maintenant. Il avait convenu avec elle un rendez-vous un soir, dans le parc, et lui avait promis qu'il allait lui enlever sa virginité. Lui ou moi. Car il lui avait lancé un défi. Elle devait deviner en fait qui de nous deux allait vraiment lui faire l'amour. Si elle gagnait, alors elle pouvait continuer à nous regarder le soir, sinon la lumière serait éteinte et adieu ses fantasmes.
Betty était tout excitée avec ça. Elle était d'accord.
Donovan voulut faire durer ce plaisir malsain. Il lui donna un premier rendez-vous mais il ne s'y rendit pas, pour la frustrer. Et ce soir là, il redoubla de vigueur dans nos rapports, sachant que Betty était revenue furieuse dans sa chambre et qu'elle irait tout de suite voir si nous étions dans la nôtre. Pendant deux semaines, il s'acharna davantage sur moi, pour l'exciter elle. J'avais l'habitude, alors je ne résistais jamais, mais je n'en pouvais plus. J'en avais assez. J'étais devenu l'objet d'un jeu auquel je ne voulais pas participer. Je voulais mourir.
Puis je me suis dit que ce n'était pas à moi de mourir après tout. Que tous les autres, Donovan, Betty, étaient coupables, eux. C'était à eux de mourir, pas à moi. J'ai alors essayé de trouver le moyen de les tuer tous les deux. Mais je ne voulais pas aller en prison, je voulais vivre libre, libéré de mon frère et de toutes les petites idiotes de la terre comme Betty.
Ils jouaient avec moi ? Alors j'allais jouer avec eux. Mais un jeu où il n'y aurait qu'un seul gagnant définitif. Pour cela, il m'a fallu réfléchir à la meilleure stratégie, celle qui consistait d'abord à être désigné coupable pour qu'on m'innocente ensuite. Et que l'on accuse Donovan. Hé oui, Inspecteur, vous remarquerez qu'une fois que l'on a innocenté quelqu'un, on n'ira jamais l'accuser de nouveau, sans preuve matérielle probante en tout cas. Alors je devais être le premier coupable du meurtre de Betty, pour qu'on accuse ensuite mon frère, plus retors, plus méchant que moi. Il devait craquer sous le poids des conséquences de tous ses actes et non sous l'accusation du meurtre de Betty. Car il savait bien que c'était moi qui l'avais tuée, mais que c'était lui le responsable de tout ça.
J'étais déjà passionné de droit. J'ai étudié les procédures, le fonctionnement de la Police, de la Justice. Je devais être très prudent. Si ma théorie tournait mal, il fallait qu'il y ait le moins de conséquences possibles. En faisant croire que j'avouai les conséquences d'un jeu qui avait mal fini, je ne risquai pas grand chose, juste quelques mois de prison ou des tâches d'utilité publique. Mais il était nécessaire que l'on croie quand même au crime et que l'on soupçonne Donovan. Je voulais quelqu'un qui ne se contente pas de la presque banalité de la situation, qui comprenne qu'il faut toujours aller au-delà des apparences d'un raisonnement qui paraît tenir debout. Et là encore, quand on franchi cette étape là, on ne s'imagine jamais que la réalité va encore bien au-delà. Le Marshall Rogers se serait contenté de la version de l'accident qui tourne mal. Non, il me fallait quelqu'un de plus intelligent, de brillant. Pas le Marshall Rogers. Mais un jeune Inspecteur qui aurait un raisonnement plus savant, plus étudié. J'ai donc épluché les procédures de l'Etat pour savoir quand un Inspecteur allait prendre la relève du Marshall. Il était indiqué qu'un nouveau poste était créé quand la criminalité se développait. J'ai étudié les statistiques. Il manquait deux meurtres. Puis je me suis renseigné au Département de Police pour savoir quels nouveaux Inspecteurs venaient d'être promu et étaient en attente de mutation. Il y en avait trois, dont vous Inspecteur. Trois Inspecteurs brillants et intelligents. Je devais faire vite, je ne pouvais pas attendre trop longtemps et j'en avais assez de subir les assauts répétés de mon frère. J'ai tué le clochard. Cela faisait un crime. Un crime dont personne n'aurait cure. Puis trois semaines après, j'ai tué Betty.
Je me suis fait passer pour mon frère auprès d'elle. Je lui ai donné rendez-vous dans le parc, à une heure où je savais Donovan scotché devant sa série télévisée favorite, avant que notre mère ne rentre. Je lui ai promis de lui donner ce qu'elle cherchait et de jouer à un jeu qu'elle ne connaissait pas. Je lui ai demandé aussi d'emmener un foulard et de faire très attention à ce qu'on ne la voie pas venir. Elle est venue avec son foulard. Je n'ai eu aucun mal à la convaincre d'augmenter son orgasme par une strangulation, que tout le monde faisait comme ça, que c'était très fréquent et qu'il n'y avait des risques que pour les imbéciles, comme ce petit crétin de Damon Vince. Elle a hésité quelques secondes. Je lui ai fait croire qui si elle n'était pas prête à ça, elle n'était prête à rien et qu'elle pouvait rentrer chez elle si elle ne voulait pas connaître ce que c'était que d'avoir du plaisir. Elle a accepté, elle m'a demandé de serrer. Je n'ai fait que répondre à sa demande après tout, sauf qu'elle n'a pas eu le temps de comprendre qu'elle y passerait.
Quand je suis revenu du parc, j'étais soulagé, la deuxième étape avait bien fonctionné. Personne ne m'avait vu, et les présomptions qu'il s'agissait d'un meurtre étaient suffisantes pour provoquer la mutation d'un Inspecteur, puisque je n'étais pas allé signaler qu'il s'agissait d'un accident.
Je devais ensuite bien calculer mon coup. Il fallait que Donovan comprenne qu'il était responsable et finalement coupable de la situation. Ce soir là, celui du meurtre de Betty, j'ai fait l'amour avec lui avec entrain, en y prenant du plaisir. Pour que cela soit visible, je me suis forcé à prendre le maximum de plaisir. Il a été très surpris car je me suis offert comme jamais, en prenant des initiatives, en lui demandant de me traiter de tous les noms, que cela m'excitait. Pendant l'action, je le regardais droit dans les yeux. A la fin de la séance, j'en redemandais. Mais il ne voulait plus. Il détournait son regard. Il ne m'a plus jamais regardé en face. J'ai compris qu'il était vaincu, qu'il ne dominait plus. Le dominant s'était laissé dépassé par son jeu. Ce sale petit macho ne maîtrisait plus la situation.
Je ne voulais pas commettre de fratricide. J'y ai pensé mais c'était trop risqué. Alors je l'ai commis par procuration. Un homicide pour l'envoyer en prison avant de le détruire plus tard.
Le lendemain, quand il a appris la mort de Betty, il a tout de suite compris. Le piège fonctionnait. Il avait compris que c'était la créature qu'il avait créée qui était l'assassin. Que le coupable finalement, c'était lui.
Il n'a rien dit pendant quinze jours. Quand j'ai avoué que j'avais tué Betty, car vous vous rappelez Inspecteur que j'avais avoué l'avoir tuée, il était devenu orphelin. Alors quand vous nous avez confronté ensuite, il n'a pas résisté à mes accusations. Souvenez-vous Inspecteur, je lui ai rappelé que tout était de sa faute et que c'était à cause de lui que c'était arrivé, et que c'était lui qui avait tué Betty.
Le reste, vous le connaissez, il a avoué être le responsable et coupable. Il a été condamné.
Je ne suis pas allé le voir en prison pendant toute la durée de sa peine. Maman était déjà morte de chagrin et il n'avait eu la visite de personne pendant tout ce temps. Quelques mois avant qu'il ne sorte, je lui ai envoyé un petit colis. C'était un miroir en plexiglas incassable car le verre était interdit en prison. J'avais écris un petit mot au marqueur sur le montant en plastique, valant les petites phrases que l'on trouve parfois sur les objets comme les tasses ou les tabliers de cuisine. Il s'agissait des mots suivants : « regarde-moi en face ». Je voulais finir de le démolir psychologiquement. Les résultats ont été au-delà de mes espérances.

Il avait achevé son récit. Ricky se leva.
- Voilà Inspecteur, vous savez tout. J'ai bien étudié le sujet, vous ne pouvez rien contre moi. Tout est prescrit maintenant. Aucun élément ne peut rouvrir l'enquête car celui qui a été désigné coupable n'existe plus. Il ne peut pas demander réparation. Tout est fini maintenant. Et personne n'ira demander sa réhabilitation car seule sa famille en aurait le droit et il n'y a plus que moi.
- Je pourrait ruiner votre réputation.
- Vous ruineriez la vôtre en même temps.
- Vous avez fait de fausses dépositions.
- Tout ce que j'ai dit dans mes dépositions était la réalité, vous devriez les relire, je n'ai jamais menti.
- Vous allez donc devoir vivre avec votre conscience.
- Je n'ai rien à me reprocher, c'est vous qui avez changé le cours des choses tout compte fait.
- Vous avez tué ce pauvre clochard, la jeune Betty et vous êtes responsable de la mort de votre frère !
- Je n'ai aucun regret. J'ai payé leurs turpitudes bien avant et pendant longtemps. Quelquefois ma vie a été pire que la mort. Pour le clochard, c'était un pauvre bougre alcoolique qui, de toute façon, était condamné à brève échéance. J'ai abrégé ses souffrances. Non, Inspecteur, c'est vous qui allez devoir vivre avec votre conscience. En fait, vous avez bâti votre renommée sur votre capacité à essayer de voir différemment. Vous avez raison, il faut toujours essayer de voir et d'envisager les choses d'une autre façon. Sauf qu'il ne faut pas oublier qu'il y a toujours différentes prises de vue possibles et que les raisonnements ne sont pas seulement des prismes où l'on ne voit qu'une face à la fois selon notre angle de vue. Et on s'imagine toujours qu'il n'y a qu'une face, voire deux au maximum. Rarement plus. Pourtant le monde est en trois dimensions, il n'est pas binaire. C'est ce que vous avez fait. Vous vous êtes contenté d'une deuxième version, logique et incontestable. Vous aviez partiellement raison. Mais la réalité était fort différente.
Au revoir Inspecteur. J'ai suivi votre carrière de loin, à travers les journaux ou les articles. Vous avez été brillant, intègre. J'ai lu vos écrits. Vous avez un sens de la justice très pointu. J'ai pris un bon risque, c'était la seule chose que je ne maîtrisais pas, la part d'irrationnel. Mais j'ai gagné.
- Vous ne gagnerez pas à chaque fois.
- Mais il n'y a eu que cette fois là. Bonne soirée.

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