Jimmy Sabater

« Lettre à une Inconnue »

 e vous ai vu l'autre nuit, le corps emmitouflé dans un écrin de satin, les cheveux dansant aux caprices du vent, votre regard fuyant l'insistance du mien.
Vous sembliez si fragile, si vulnérable, au milieu de cette multitude de danseurs anonymes, que mon seul désir était de serrer votre main frêle dans la mienne et de vous emmener loin pour découvrir les grâces de notre monde.
Vous n'avez pas daigné m'adresser le privilège d'une quelconque attention et pourtant, sous ce masque de marquis vénitien, des larmes de bonheur coulaient de mes yeux. Oui, je pleurais de vous savoir exister et de donner à mon cœur toutes les raisons d'avoir accepté l'ennui, la misère, la pitié et l'injustice. A cet instant, j'ai su que ma vie entière n'avait jamais eu de sens que pour connaître cette seconde merveilleuse.
Vous demeuriez droite et fière à proximité d'un balcon de pierre, à contempler l'assemblée d'un œil trahissant votre désir de les rejoindre.
Dans cette robe précieuse qui dévoilait la délicatesse de vos épaules, ces jeunes gens qui vous faisaient tant envie, semblaient laids et vulgaires. Je les maudissais de captiver votre intérêt et de les détourner de tout ce que nous avions à faire.
Une servante est venue vous proposer une coupe de champagne et vous l'avez refusée, d'un geste discret de la main, en la remerciant gentiment d'un hochement de tête empli d'humilité.
Votre plaisir était de parcourir cette nuée de plaisanciers mues par le même amusement que le vôtre.
Mon cœur s'est arrêté lorsqu'un jeunot à la silhouette souple est venu vous inviter à le suivre. J'ai cru que j'allais mourir de chagrin, tant la jalousie me terrassait. Je m'en voulais de ne pas avoir eu cette audace avant lui, de m'être contenté de votre vue plutôt que de vous aborder.
Ma tristesse s'est envolée comme un mauvais rêve lorsque, entrant dans la danse, votre sourire à illuminé un visage arborant l'exaltation.
Je suis demeuré immobile à vous fixer comme le fanatique que j'étais, à me régaler des mouvements de votre corps svelte offert à mon regard. J'aurais pu rester là une éternité, sans jamais manger, ni dormir, simplement à me réjouir de vous savoir en vie.
Cette nuit là, peut-être l'avez-vous passée dans les bras de ce jeune inconnu. Peut-être fut-ce là votre plus grand vertige, alors que moi je n'avais à vous offrir que des mots.
Car si je suis si admiratif de votre beauté, de votre charme et de votre noblesse, il ne sera jamais question d'amour tel que d'autres pourraient le concevoir.
J'aurais juste aimé pouvoir bavarder avec vous, simplement. Vous faire partager ma joie de vous savoir là, devant moi, après toutes ces années.
Je vous aurais raconté ma malheureuse histoire et vous m'auriez sans doute pris pour un fou, ou la pitié vous aurait conquise et vous m'auriez écouté.
Je vous aurais dit pourquoi on vous a toujours répété que votre père était mort, le jour de votre naissance, dans une chute à cheval.
Je vous aurais expliqué pourquoi, lorsque l'on est père, on devient fou, quand on essaie de vous enlever votre enfant.
Je vous aurais demandé de me pardonner ces vingt années de prison, cette absence interminable, ce silence, simplement parce que je voulais vous préserver, simplement parce que je vous aimais, comme ma fille.

 
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