
Editeur - Ecrivain
« Obsession»
D'abord la
tonalité de recherche
tut tut tut tut tut
puis le sifflement aigü de la porteuse
biiiiiiiiiip
vite, CONNEXION/FIN pour lui couper la
parole. Un petit déclic, et après une ou deux
secondes d'attente, comme une femme qui veut se faire
désirer encore un peu avant de céder, un monde
magique s'ouvre. Le monde du 3615. Paris, neuf heures du
soir, dans mon minuscule studio du 11ème
arrondissement. Je suis confortablement assis sur mon lit,
au milieu de l'obscurité et des draps
froissés, et face à ce simple écran de
minitel qui tapisse de bleu les murs de la pièce, je
peux parler avec des centaines de femmes, partout, des
bêcheuses qui ne m'auraient même pas
adressé la parole si je les avais croisées
dans la rue et qui d'un seul coup me disent tout de leur
vie, des femmes qui peuvent être mes voisines ou
habiter à l'autre bout de la France, là
où il fait chaud, des femmes belles ou pas belles, ou
superbes pourquoi pas ? C'est ça la magie, une magie
que j'ai découverte l'année dernière et
dont je ne me lasse pas. Mon minitel me fait de
l'oeil, me demandant quel service je désire. J'ai un
peu de mal à ne pas trembler, comme toujours au
moment d'entrer. Tant mieux. L'excitation, la
fébrilité, ça fait partie du jeu. Et
puis je me lance, je tape un prénom féminin.
N'importe lequel, au hasard. Et ça marche toujours.
On aboutit toujours à une messagerie. Parfois, bien
sûr, on arrive sur un serveur que l'on connait
déjà, et auquel on peut accéder par
plusieurs codes ; mais à chaque fois, on arrive
quelque part. J'ai même essayé une fois avec
des prénoms de garçons
Juste pour voir,
hein, attention, je ne mange pas de ce pain-là, moi !
Et bien là aussi, ça marche à tous les
coups. Il parait que certains
préférent se connecter toujours sur la
même messagerie, mais moi non. La découverte,
c'est ça qui est intéressant. Le minitel,
c'est un moyen de transport, alors autant changer de
décor. D'ailleurs, quand vous arrivez sur certains
services, ils vous dessinent une plage, un palmier
ou
bien une montagne, ou un aéroport, ou un bateau
En fait mon minitel, ce n'est pas un moyen de transport,
c'est une agence de voyage ! Sur le clavier, je
tape six lettres (le prénom de la stagiaire qui vient
d'arriver au service comptabilité) et ENVOI. Et c'est
parti ! L'écran s'efface et ligne par ligne s'affiche
le visage d'une fille qui me regarde dans les yeux ; et
quand il est entier, ses lèvres s'arrondissent pour
m'envoyer un baiser. Ça c'est génial,
maintenant, ils font des animations sur certains services.
Ensuite elle me demande mon pseudo. C'est le moment
difficile. J'essaie d'en changer souvent, surtout que selon
la messagerie, on ne peut pas toujours mettre le même
nombre de lettres &emdash; là, j'ai droit à
toute une ligne. Et puis on ne sait jamais si ça va
bien marcher ou pas, le pseudo. Une fois, j'avais mis "Bel
étalon bronzé" ; et bien ça a
été le bide complet. Pourtant c'était
bien, comme nom, mais ces bêcheuses n'ont pas
aimé, il faut croire. D'autres fois, comme je n'ai
pas d'idée, je mets juste un prénom &emdash;
pas le mien, évidemment. Les prénoms
anglo-saxons, ça marche bien. Les italiens
aussi. Bon, alors ? Le petit
carré &emdash; ça s'appelle un curseur
&emdash; clignote nerveusement comme pour me dire de me
presser. Et d'un seul coup, paf, comme ça,
l'idée, le coup de génie. Le Pseudo, avec un P
majuscule. Ce soir, je vais m'appeler "Un peu de plaisir,
mesdames ?". Super, ce nom. Je le tape, je le relis, et
vraiment il me plaît bien. Je fais ENVOI, et
là, en le voyant s'afficher dans la liste des
connectés, je me sens tout ému
c'est
bête, mais ça me fait toujours ça quand
j'ai trouvé un bon pseudo
"Vous êtes 129
connectés". Enfin ça, c'est
ce qu'il dit. Moi, je n'y crois pas trop. D'abord, personne
ne s'amuse à compter pour vérifier, et puis
même si on est bien 129, il y a sûrement un ou
deux animateurs dans le lot, avec quatre ou cinq pseudos
chacun. C'est ça le gros risque : ne pas se faire
piéger par un animateur. Enfin jusqu'à
présent, je n'ai pas eu de
problème. Je parcours donc la
liste de mes compagnons de voyage. Il y a quelques pseudo
intéressants : "Natacha" (ah, l'exotisme !), "Petite
fille pas sage du tout" (sûrement une allumeuse,
celle-là
), "Yseult cherche Tristan" (ça,
ça fait carrément pédant). Et comme
toujours, il y en a des très vulgaires, style "Salope
en cuir cherche esclave" ou "Bouche accueillante pour plan
à trois". Répugnant. J'ai horreur de la
vulgarité quand je suis sur minitel. Quand je pense
qu'ils sont censés surveiller les pseudos, tu parles
! Une fois parcourue la
liste vient le moment crucial du choix des interlocutrices.
Là encore, il ne manque jamais le petit frisson
caractéristique. Si je m'écoutais, je
dialoguerais avec presque toutes, mais ce ne serait pas
très raisonnable. Il faut prendre un peu de temps
pour bien répondre, pour poser les bonnes questions ;
et puis je ne suis pas très rapide avec un clavier.
Alors si je discute avec trop de filles, je mets tellement
longtemps à répondre que souvent, elles
laissent tomber. J'ai déjà eu ce
problème, au début. Je commence par dire
bonjour à Natacha, et lui demander comment elle va.
Je sais, c'est un peu bateau, mais j'attaque toujours comme
ça : "Bjr, ça va ?". Oui, sur minitel, on
oublie souvent les voyelles et les lettres inutiles, pour
aller plus vite. Et en plus, il n'y a pas d'accent, c'est
plus pratique. "Minitel", ça devient "mntl", "salut"
devient "slt". Et "baiser", on l'écrit souvent "bzr".
Mais ça, je l'écris rarement. Pas comme
certaines filles qui vous abordent en disant tout de suite
"ça te dirait de me bzr ?". En général,
ce sont celles qui ont des pseudo vulgaires, d'ailleurs.
J'envoie aussi un message (sur minitel, on écrit "un
msg") à "cheveux au vent" et à "Petite fille
pas sage du tout". Et j'attends. Un autre de mes moments
préférés, celui où on a fait le
premier pas, et où on attend les réponses.
Pour patienter, je parcours encore la liste des
connectés. Tiens, il y a quelques nouveaux
arrivés. "Chaperon rose". C'est mignon, ça.
Allez, je lui écris, on verra bien. Et quand j'ai
fini de taper mon "Bjr, ça va ?" pour Chaperon rose,
un "bip" me signale que j'ai reçu un message... J'en
crierai de joie, comme la première fois
C'est
"Cheveux au vent" qui me répond, et dès que je
lui ai répondu à mon tour, c'est le "bonjour"
de "Petite fille pas sage du tout" qui arrive
Merveilleuse sensation de ne plus savoir où donner de
la tête... "Cheveux au vent" m'a
laissé tomber assez vite. Il faut dire qu'elle
était un peu bêcheuse. Je suis resté
avec "Natacha", "Petite fille
" et "Chaperon rose",
jusqu'à ce que cette dernière s'en aille.
Dormir, qu'elle a dit. Tu parles, que j'ai pensé.
Mais ça m'est bien égal, parce que "Natacha"
est rousse aux yeux verts, et "Petite fille
" dit
qu'elle est assez mignonne, et avec elles, j'ai encore
toutes mes chances. Mon petit réveil indique onze
heures passées ; j'y suis depuis plus de deux heures.
Ce n'est pas très long &emdash; mon record, un
week-end, a été de presque dix heures
d'affilée &emdash; mais je commence à en avoir
assez d'entendre &emdash; ou plutôt de lire &emdash;
"Natacha" me parler des musées qu'elle a
visités à travers le monde. - Tu voudrais qu'on se
voit ? je lui écris. La réponse met
un peu de temps à me parvenir. - Je ne sais
pas. - Aimerais bien te
rencontrer, tu sais, suis plutôt bomec - Comme je te l'ai
expliqué au début, je fais du mntl pour
discuter, pas pour rencontrer des garçons. - Oui moi pareil mais
des fois, c'est sympa. Dis, t'es habillée comment
là ? - D'accord, j'ai
compris. Laisse tomber, salut. Et après
ça, silence radio. J'ai beau m'excuser, lui envoyer
des messages pour lui dire qu'elle m'a mal compris, rien n'y
fait. Et d'ailleurs, cinq minutes après son dernier
message, elle se déconnecte. Bêcheuse, toi
aussi. M'en fiche, il me reste ma "Petite fille pas sage du
tout". Heureusement, elle est beaucoup moins sauvage. On
discutait depuis à peine une demi-heure quand elle a
commencé les premières manoeuvres d'approche.
Un peu directe, mais ça ne me déplait pas. A
condition de ne pas être vulgaire, bien
sûr. Elle se décrit
: 26 ans, chatain, les yeux gris, plutôt jolie mais
elle se trouve trop grosse, surtout les cuisses. Ça,
c'est un peu bête : pourquoi signaler ses petit
défauts ? Sur minitel, justement, ça ne se
voit pas, il faut en profiter. Ce n'est pas un mensonge,
juste un petit oubli, et pas bien grave en plus. Moi, je ne
précise pas que j'ai plein de poils sur les
épaules parce que je sais que les filles n'aiment pas
ça
et quand on se voit, elles s'en fichent,
finalement, elles n'y pensent même pas. En tous cas,
même si elle est un peu enveloppée, elle me
plait bien, la "Petite fille
", elle a le sens de
l'allusion en dessous de la ceinture, de l'expression qui,
mine de rien, vous met l'eau à la bouche. - C'est sympa le mntl
mais si on se voyait ? - Se voir seulement
? Eh eh, j'adore ce
genre de réponse. Je sens qu'on va s'amuser, avec la
"Petite fille
". - Chez toi ok
? D'une façon
générale, je ne fais pas ça chez moi.
Trop risqué. Et puis ça laisse des
traces
j'imagine la tête de la concierge si elle
entrait chez moi pendant la journée, comme le jour
où il y avait eu cette fuite d'eau, et que je n'aie
pas eu le temps de nettoyer. Des fois, les filles ne sont
pas d'accord pour que je vienne chez elles, alors on se
donne rendez-vous dehors, aux Halles par exemple, ou dans un
café. Et là, un coup de baratin et c'est
emballé, en route pour le nid d'amour. Il y en a
juste eu une, un coup, qui n'a vraiment pas voulu, et qui
m'a planté comme ça en pleine rue quand j'ai
insisté. Une bêcheuse. Elle ne sait pas ce
qu'elle a raté. - Ok. La réponse a
été immédiate. Juste deux lettres,
suivies d'une adresse et d'un numéro de porte.
J'espère que ce n'est pas un canular, comme on
m'avait déjà fait le coup une fois. A minuit,
je me suis retrouvé devant un immeuble en
démolition, comme un idiot. Celle-ci qui m'avait fait
ça a eu du pot que je ne l'ai jamais attrapée
! Mais là, non, c'est différent. J'ai
confiance en "Petite fille pas sage du tout". Je lui envoie
un message "a tout de suite" avant de me déconnecter.
Encore gagné ! Le temps d'enfiler un pantalon et mon
blouson et je suis dehors. En métro, il ne
m'a fallu que vingt-cinq minutes pour arriver. Pas mal.
Pendant tout le trajet, j'ai serré les jambes pour
que les gens ne s'aperçoivent pas à quel point
j'étais excité, et puis j'ai tripoté,
dans la poche de mon blouson, mon petit cran d'arrêt.
Enfin, petit, pas si petit que ça. Il n'y a
qu'à demander à toutes celles qui l'ont vu, je
suis sûr qu'elle ne l'ont pas trouvé petit, le
cran d'arrêt. Quand j'arrive devant l'immeuble, je
vois une seule fenêtre allumée, au 3ème
étage. Porte 306, ça correspond. Je monte par
les escaliers, serrant toujours mon couteau dans ma
poche
comme à chaque fois, je me mets à
transpirer à grosses gouttes. Pourtant, il fait
plutôt froid
Je sonne, et elle ouvre presque
tout de suite. Elle est assez jolie, un beau sourire, mais
c'est vrai qu'elle se porte bien. Je regarde sa poitrine
à peine cachée derrière son tee-shirt,
et je me dis que ce sera bon de caresser ces seins lourds,
de les embrasser, avant de les séparer
définitivement en plantant la lame d'un coup sec
entre les deux. Bien au chaud dans mon blouson, mon couteau
se met à piaffer d'impatience. - Un peu de plaisir,
Madame ? je lui dis en entrant. * Et voilà, comme
à chaque fois, du sang partout. J'en ai plein les
vêtements. Donc, première urgence : me
déshabiller et mettre tout ça à tremper
dans de l'eau froide avant que le sang ne soit sec. Sinon,
après, c'est trop tard, même plus question
d'essayer de nettoyer les taches, il reste toujours de
grosses auréoles. La première fois, je me
souviens, j'y ai laissé un jean neuf et un tee-shirt,
avec ces bêtises
Peut-être devrais-je
attendre qu'on ait fait l'amour avant de les tuer. Au moins
comme ça, pas de vêtement à
tacher. Bon, enfin bref, c'est
fait. On se sent mieux après, il n'y a pas à
dire, comme
plus libre
moi, en tous cas, je
ressens toujours une incroyable impression de
légéreté, comme si, d'un seul coup, je
flottais... Mais attention, que ça ne masque pas le
travail qui reste encore à faire : passer un coup de
serpillère sur le lino, faire disparaître le
corps, dans la chaudière du sous-sol, comme les
précédents. Et puis vivement dans
deux ou trois semaines, que je recommence. Ah oui, ça
c'est sûr ! Non pas que je ne veuille pas
m'arrêter, non, ce n'est pas ça. Mais
même si je voulais, je ne pourrais pas ; c'est
tellement bon. Surtout cette sensation de liberté
après
Ah et puis, j'y pense
: la prochaine fois, je vais changer de pseudo. C'est vrai
ça, je trouve que "Petite fille pas sage du tout",
ça fait vraiment trop racoleur ! © Emmanuel
Ménard - Tous droits réservés
-emenard@noos.fr
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