Editeur - Ecrivain

 

« Réversibilité»

 

 

Erwan avait toujours trouvé rassurante la routine du week-end, cette immuable régularité qui le faisait aller tous les samedi après-midi au rugby ou au squash selon la saison, et passer le dimanche au lit avec Eliza, ne se levant qu'exceptionnellement pour préparer un pantagruélique déjeuner ou prendre à deux une interminable douche. Seules dérogations à ce rituel immuable, les après-midi dominicales qu'ils passaient parfois à Noisy en été, dans le jardin de Pascal et France avec le reste de la bande, et où les problèmes les plus graves se bornaient à savoir qui arriverait à faire partir le barbecue ou à s'attirer les bonnes grâces de Benoît, le garçonnet de Pascal et France.

L'intrusion du téléphone dans l'intimité douillette de ce dimanche d'hiver retentit donc avec incongruité aux oreilles d'Erwan. Eliza et lui se consultèrent du regard, avouant la même ignorance. Finalement, ce fut elle qui glissa hors du lit pour aller décrocher. A travers le couloir, Erwan perçut quelques bribes de conversation, colorées du pittoresque accent écossais d'Eliza.

- Alors ? demanda-t-il quand elle fut revenue.

- C'était Max. Je lui ai dit de passer, il n'avait pas l'air bien du tout.

Erwan sourit intérieurement. Max, pas bien ? Mais c'était son état normal ! Depuis bientôt dix ans qu'il le connaissait, il l'avait toujours vu "n'allant pas trop bien". Il y avait d'abord eu son année et demi de recherche de premier emploi (soit un an et demi d'angoisses existentielles), puis la découverte tardive de son homosexualité (6 mois de déprime profonde), puis ses difficultés avec un supérieur hiérarchique qu'il ne supportait pas (3 ans de neurasthénie galopante, qui se manifestait principalement par téléphone vers 2 heures du matin) entrecoupé de cette histoire de cancer de la gorge qui s'était révélé n'être qu'une angine mais lui avait, avant sa visite chez le médecin, occasionné une semaine de terreur quasi-suicidaire. Et bien sûr, en toile de fond depuis déjà un certain temps, ses déboires sentimentaux avec tous ces garçons dont il s'entichait d'une folle passion avant de les quitter au bout d'une semaine pour venir ronchonner auprès des copains. Max, ne pas aller bien ? Ç'aurait pu être un exemple de dictionnaire pour le mot "pléonasme".

- Tu as eu raison, dit néanmoins Erwan.

Depuis que pour une fois, Max avait été plaqué, avant de partir le premier, par son dernier petit ami, il affichait une mine encore plus sombre qu'à l'habitude. Et puis, s'occuper de Max permettait à Eliza d'assouvir ses instincts maternels sans pour autant renoncer à la pilule, ce qui faisait parfaitement l'affaire d'Erwan.

- Il n'a pas dû déjeuner, décréta Eliza, je vais lui préparer une petit repas froid. Habille-toi, pendant ce temps-là, tu ne vas pas recevoir ton ami dans cette tenue.

- Un petit repas froid, corrigea machinalement Erwan en se levant.

Max arriva une demi-heure plus tard, portant sur le visage tous les stigmates du plus profond abattement. Il se laissa tomber sur le canapé en grognant contre le froid, les métros bondés, et le fait qu'il n'avait même pas eu le courage de se faire à manger pour midi.

- Je t'ai préparé une petit quelque chose. Tu veux ? proposa Eliza.

Signe que ça n'allait vraiment pas, Max ne se fit même pas prier une ou deux fois avant d'accepter. Erwan et Eliza le regardèrent vider le plateau sans oser parler, et quand il eut fini, ils lancèrent nonchalamment :

- Alors, à part ça, ça va ?

Un ronchonnement inarticulé leur répondit.

- Ça ne va pas ? Qu'est-ce qui se passe ? insista Eliza en se glissant contre Max sur le canapé.

- Pfff, tous les mecs sont des salauds. J'en ai marre, grommela Max. Personne ne m'aime.

- Tu dis ça à cause de Chris ? Il faut te remettre, voyons. Ça fait trois semaines qu'il est parti, c'est du passé. Et puis ce n'est pas la seule garçon sur terre !

- Ouais, facile à dire. Mais justement c'est pas seulement lui, c'est tous les autres aussi. Tous des salauds, ou des petits cons sans rien dans le crâne. J'en ai marre des mecs, de tous les mecs.

Eliza dressa l'oreille. Elle adorait questionner Max sur ses aventures, sur ses rapports avec d'autres hommes, "ce qui se passait" et surtout "comment ça se passait". Max égrena donc méthodiquement ses habituels griefs sur tous ces garçons qui n'étaient pas fichus d'être assez intéressants pour qu'il ne les jetât pas après usage, avant de conclure sombrement :

- Finalement, je n'y crois plus, au grand amour. Au fond, ce sont tous les mêmes.

- Il ne faut pas dire ça, le morigéna Eliza. C'est peut-être toi qui es trop exigeant. Tiens, tu te souviens de ton petit Allemand, il était mignonne, non ? et gentil.

Avec un haussement d'épaules, Max rétorqua que Werner était peut-être très mignon et très gentil, mais qu'il mangeait sa viande presque crue et que c'était dégoûtant.

- Tu me vois, moi, habiter avec un bouffeur de steaks tartares ?

Erwan allait répondre mais devant l'indignation manifeste de son ami, il y renonça.

- Allez, calme-toi, conseilla Eliza. Il suffit d'attendre un peu, ça passera. La prochain sera peut-être le bonne.

- Il n'y aura pas de prochain, déclara fermement Max. Les mecs, pour moi, c'est terminé. Je vais me remettre aux filles.

Il y eut un silence, au terme duquel Erwan lui demanda s'il était sérieux.

- Je ne l'ai jamais été davantage ! Ça fait quatre ans que je sors avec des garçons, que je fréquente le milieu gay, et j'en suis arrivé à la conclusion que je n'étais pas fait pour ça. Moi, ce que je cherche, c'est le grand amour, avec des majuscules partout, et ça, je n'y crois plus chez les mecs. Donc, c'est décidé : je redeviens hétéro.

Erwan sourit largement. Ne l'avait-il pas toujours dit, que Max ne pouvait pas être vraiment homo, que c'était forcément une erreur ? D'ailleurs, ça se voyait bien, qu'il n'était pas comme tous ces gays qu'on voyait à la télé. Eliza, pour sa part, se renfrogna : finies, les confidences croustillantes sur les dragues nocturnes et les ébats exotiques.

- Bravo, mon vieux. Ça s'arrose ! exulta Erwan. Je suis sûr que c'est la bonne décision.

- Je l'espère. Enfin, ça ne va pas être facile. Moi qui ai toujours été timide avec les filles, ça va être encore pire maintenant. Pour recommencer, je veux dire... Ah, décidément, j'en aurais bavé, il n'y a pas à dire.

Submergée de compassion maternelle devant une telle détresse, Eliza prit Max dans ses bras et soupira en guise d'approbation apitoyée.

- On te présentera des copines d'Eliza, proposa Erwan. Tiens, la petite Emilie, par exemple. Elle est mignonne, non, et elle va bientôt plaquer son copain.

- Non, non, c'est inutile. Pour commencer, pour la première fois, je veux dire, il faudra que ce soit une fille que je connais déjà, que je connais bien. Sinon, tu sais comme je suis, je n'oserai même pas lui adresser la parole. Non, il faudrait quelqu'un de vraiment proche, en qui j'ai confiance… Oh, bon sang, je n'y arriverai jamais…

Et Max se laissa aller contre Eliza, image vivante du désespoir. Erwan échangea un long regard perplexe avec son amie. Celle-ci, faisant glisser Max contre un coussin, se leva et attira Erwan à l'écart un instant. Ils revinrent peu après et retrouvèrent leur ami toujours dans le même état.

- Max, fit Erwan, on vient de discuter un peu, Eliza et moi. Alors voilà,… enfin, c'est un peu gênant, mais… je ne sais pas trop comment présenter ça, mais…

Ce fut Eliza qui prit le relais, toute rougissante.

- Voilà, c'est très simple Max : on s'est dit que si ça pouvait t'aider, pour le première fois,… comme on se connaît depuis longtemps, si tu veux, je pourrais… tu vois ce que je veux dire...

Médusé, Max regarda alternativement ses deux interlocuteurs.

- Vous êtes sérieux ? Mais c'est ridicule, voyons, je ne pourrais jamais ! Enfin tu es mon meilleur ami, Erwan, tu ne voudrais pas que Eliza et moi…

- Pourquoi pas ? Avec elle, au moins, tu te sentirais en confiance. Evidemment, c'est une situation un peu bizarre, mais vu les circonstances, il me semble que c'est précisément vers la copine de ton meilleur ami que tu dois te tourner. Comprends-moi, ce n'est pas comme si elle me trompait. D'abord, je suis au courant et puis, si cela peut t'aider à redevenir normal, je crois même que ça me ferait plaisir.

Il était rare de voir Max décontenancé ; cette fois, il resta hébété quelques secondes, avant de répondre.

- Ecoutez, c'est très gentil à vous mais… je ne sais pas si je peux accepter… il faudrait y réfléchir… enfin, c'est si… si bizarre, comme tu dis…

- Il faut battre le fer tant qu'il est chaud, mon vieux.

- A moins que je ne te plaise pas, bien sûr, ajouta Eliza d'un ton à la coquetterie soigneusement étudiée.

- Non, ce n'est pas ça, se défendit Max. Tu sais bien que ce n'est pas ça. J'ai toujours dit que si je ne préférais pas les garçons…

- Justement. Ça prouve bien que notre idée est très bon.

Eliza rejoignit Max sur le canapé et lui prit les mains comme elle l'avait déjà fait des centaines de fois. Mais cette fois, c'était différent, et tous trois le sentirent distinctement. Passé le premier instant de gêne, Max finit par hocher la tête.

- Vous avez peut-être raison, après tout. C'est peut-être le mieux… mais tu es sûr, Erwan, que ça ne te dérange pas ?

- Je te l'ai dit, ça me fait plaisir. Et c'est même mon devoir, en tant qu'ami.

- Et si tu allais faire une petit tour ? suggéra Eliza. Disons un petite demi-heure. Enfin une heure, rectifia-t-elle devant la moue de Max.

- C'est comme si c'était fait, répondit Erwan en enfilant son blouson.

Il eut un petit rire devant l'air abasourdi de son ami et, avant de sortir, il se pencha et lui glissa à l'oreille :

- Et attention, mon vieux, profites-en bien. C'est vraiment parce que c'est la première fois, mais ne compte pas y revenir.

Et sur un baiser à Eliza, il quitta l'appartement. Ils écoutèrent l'écho de son pas décroître dans l'escalier, et elle proposa de passer dans la chambre.

- Eliza, tu es bien sûre de toi ? demanda Max une nouvelle fois. Pas de regret ?

- Aucune regret.

- Aucun regret, corrigea machinalement Max en se levant.

*

Erwan revint peu après 15 heures, frissonnant malgré son blouson fourré. Il trouva Max sirotant un café sur le canapé tandis qu'Eliza nettoyait la cuisine.

- Bonne promenade ? demanda Max.

- Pas mal. Et vous, bonn… enfin, tout s'est bien passé ?

La mine épanouie de Max constitua une réponse des plus explicites.

- Je me sens bien mieux. Tu sais, je crois que le changement de vie ne sera pas aussi difficile que je l'imaginais. En tous cas, si j'y arrive, ce sera grâce à vous.

Erwan eut une mimique modeste, et attira son ami à l'écart.

- Je voudrais te demander quelque chose, Max.

- Bien sûr, vas-y. Je ne vois pas ce que je pourrais te refuser.

- C'est vis-à-vis des autres. De Pascal, Oscar, et tout le monde quoi. J'aimerais autant qu'ils ne soient pas au courant… tu me comprends ?

- Naturellement. C'était évident pour moi, rassure-toi. Personne d'autre que nous trois n'en saura rien.

- Merci.

Ce fut au tour de Max d'avoir un petit rire.

- Merci ? Tu plaisantes ? C'est à moi de te dire merci. Tu sais, Erwan, ce qu'Eliza et toi avez fait aujourd'hui, je ne sais pas si quelqu'un d'autre l'aurait fait. Je veux dire… je ne vous remercierai jamais assez…

- Alors arrête tout de suite d'essayer. Le meilleur remerciement que tu puisses nous donner, c'est de réussir ta nouvelle vie. Okay ?

Max hocha la tête et serra son ami dans ses bras. Il passa dans cette accolade plus d'affection et de fraternité qu'aucun mot n'aurait jamais pu en exprimer.

*

Max resserra son cache-col dès qu'il sortit de l'immeuble. Il fit quelques pas, le nez au vent : rien n'était meilleur que de sourire au ciel quand on vient de faire l'amour. Un peu plus loin, il s'arrêta dans un café et commanda une bière.

Cette heure passée avec Eliza avait été magnifique, grandiose. Erwan vraiment de la chance. Mais ça, Max s'en était toujours douté : il lui avait toujours semblé discerner sous les airs prudes de la jeune Ecossaise un tempérament volcanique. A présent, il était heureux de ne pas s'être trompé. Voilà qui justifiait amplement ces quatre années de comédie, ces quatre années à simuler une homosexualité qui le dégoûtait profondément, ces quatre années à fréquenter d'un air désinvolte des bars louches et des boîtes de nuit pour hommes, ces quatre années à payer régulièrement de jolis garçons pour qu'ils jouent, l'espace d'une soirée ou d'une semaine, leur rôle de "petit copain" devant la galerie des amis effarés, ces quatre années à se surveiller impitoyablement pour ne pas suivre des yeux une jolie fille et paraître fasciné par la moindre silhouette masculine. Quatre années d'abnégation, à se cramponner à l'espoir du moment qu'il venait de passer avec Eliza &emdash; et dont il avait toujours su que, sans ce simulacre, il n'en aurait jamais été question.

En plus, songea Max comme le serveur lui apportait son demi-pression, Erwan avait été incroyablement conciliant, puisqu'il avait presque aussitôt réagi comme escompté. La semaine précédente, chez Pascal et France, la proposition s'était beaucoup plus fait attendre, et Max avait même dû se mettre à pleurer pour la susciter. Ce qui, en revanche, avait été identique dans les deux cas, avait été cette demande expresse, sur le ton de la confidence, de n'en parler à personne. Comme prévu, là aussi !

Tirant un calepin de sa poche, Max raya le nom de Eliza juste sous celui de France, et consulta le programme des semaines à venir : dans huit jours, Oscar et Fanny, puis Ludovic et Catherine, suivi de Edouard et Florence, et enfin, pour attaquer le mois de Mars, Paulo et Maria.

Souriant de plaisir anticipé, Max se laissa aller contre sa chaise et se mit à observer les passantes avec gourmandise.

© Emmanuel Ménard - Tous droits réservés -emenard@noos.fr

 

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