
Editeur - Ecrivain
« Sonnet d'Automne»
Etienne était
assis derrière sa planche à puzzle, à
la recherche d'un faux-bord bleu marine. Il ne leva
même pas les yeux lorsque le cliquetis d'une
clé dans la serrure se fit entendre ; il ne
réagit pas davantage quand Nicole fit son apparition.
Elle lui lança un regard indifférent, et,
après avoir accroché son manteau dans
l'entrée, se rendit dans sa chambre pour se changer.
Même l'écho de ses pas sur la moquette
était étouffé, comme était
étouffé tout bruit, toute parole, tout
sentiment même, depuis une semaine. Lorsqu'il eût
entendu la porte de leur chambre (qui était devenue
la chambre de Nicole depuis que, six jours auparavant, elle
l'avait prié de s'installer dans la chambre d'amis),
Etienne se détourna enfin de son puzzle. Son regard
croisa le miroir au-dessus de la cheminée, et il s'y
découvrit un visage
déterminé. La semaine
passée avait été difficile, il avait
éprouvé toutes les phases de l'indignation, de
l'abattement, puis de la jalousie et de la colère ;
mais à présent que sa décision
était prise, il se sentait mieux. Plus serein,
presque, à l'idée d'avoir repris les choses en
main. Nicole
réapparut au bout d'une demi-heure, vêtue d'un
pantalon de flanelle et d'un pull-over. A ses cheveux
humides, Etienne comprit qu'elle s'était
douchée. Il remarqua également le sac de
voyage kaki à sa main gauche, mais s'abstint de tout
commentaire ; ce fut elle qui lui déclara
brièvement, tout en ouvrant la porte, qu'elle ne
coucherait pas à la maison cette
nuit-là. Elle avait
parlé d'une voix neutre, qui signifiait clairement
à son mari qu'elle n'attendait de lui ni
réponse, ni réaction d'aucune sorte. Elle
s'était bornée à l'informer, avec son
professionalisme machinal de directrice de
rédaction. Dès que la
porte se fût refermée, Etienne quitta sa chaise
et gagna la chambre d'amis ; du placard, il tira un
imperméable gris et un feutre assorti. Nicole ne
pouvait les connaître, il les avait
spécialement achetés pour la circonstance, le
matin même. Il enfila l'imperméable, coiffa la
chapeau et remplaça ses lunettes à monture
métallique par une paire à monture
d'écaille &emdash; sa paire de secours. Nicole les
avait déjà vues, mais la dernière fois
remontait à plusieurs années (à leurs
vacances au Portugal, plus précisément). Il
compléta son camouflage par un cache-nez sombre qui
dissimula son mince collier de barbe. Un coup d'oeil
à la glace à l'intérieur de la penderie
l'assura qu'il n'était pas reconnaissable. La 405
métallisée de Nicole démarrait juste
comme il déboucha dans la rue. Des yeux, il cherche
un taxi et en repéra un rapidement. Les taxis
étaient toujours nombreux près du boulevard
Chaptal. Le chauffeur bougonna un vague bonjour avant de
demander où ils allaient. - Je vous guiderai au
fur et à mesure, répondit Etienne. Pour
commencer, tournez à gauche, vers la porte
d'Asnières. Il avait
décidé d'éviter le fameux "suivez cette
voiture", trop mélodramatique, et surtout suspect.
Dans quelques jours, ce genre de maladresses risquait
d'avoir de sérieuses conséquences. Nicole se dirigea vers
les boulevards extérieurs, puis traversa
Asnières jusqu'à croiser de nouveau la Seine.
Elle roula encore un peu et arriva à Argenteuil,
où elle faillit semer Etienne dans un dédale
de ruelles. Le chauffeur de taxi avait tenté deux ou
trois fois d'engager la conversation, mais à chaque
fois, Etienne avait coupé court d'une voix
sèche ; il n'avait guère l'esprit à
converser de la pluie et du beau temps, trop occupé
à ne pas perdre la 405 grise du regard, tandis que
des pensées en forme de kaléidoscope
tourbillonnaient dans sa tête. Si on lui avait dit,
encore quinze jours plus tôt, qu'il en arriverait
à cette situation absurde de mari filant sa femme, il
aurait peut-être éclaté de rire. Ou plus
vraisemblablement haussé les épaules avec un
sourire dubitatif. Bien sûr Nicole s'était
faite plus distante, moins attentionnée, mais pas
plus que ne le justifiaient douze ans d'un mariage sans
histoire, presque monotone. Etienne avait vraiment
été pris de court quand, la semaine
précédente, sa femme lui avait annoncé
qu'elle "avait à lui parler sérieusement". Il
avait, en une fraction de seconde, tout imaginé ; que
cet examen de routine qu'elle avait insisté pour
passer en octobre avait révélé un
cancer ; qu'elle avait démissioné de la
rédaction de Câblinfo ; qu'elle était
enceinte, pourquoi pas (bien que leur dernier rapport sexuel
remontât à plus de dix mois). Mais pas une seconde
il n'avait imaginé qu'elle allait lui déclarer
que tout était terminé et qu'elle allait
demander le divorce. Il avait
bredouillé un "pourquoi ?" hésitant, et elle
lui avait répondu froidement qu'elle avait quelqu'un
d'autre dans sa vie, depuis six mois déjà, et
que c'était assez sérieux pour justifier sa
décision. Elle n'en avait pas dit davantage :
l'information, seulement l'information sans fioritures. La
même Nicole Mercadier qu'à la
télévision, quand elle annonçait d'une
voix atone qu'une catastrophe aérienne avait
coûté la vie à deux cents personnes
avant de passer "sans transition" aux résultats
sportifs. Etienne en
était resté coi, cueilli à froid au
milieu de son univers immuable au confort douillet. Le soir,
Nicole lui avait demandé de s'installer dans la
chambre d'amis. Ce serait mieux ainsi. Il avait hoché
mécaniquement la tête, effondré dans son
fauteuil de cuir. La nuit suivante, il
avait essayé d'imaginer à quoi pouvait
ressembler l'amant de Nicole. Sportif, sans doute, comme lui
l'était à l'époque de leur rencontre.
Blond, peut-être. Elle lui avait un jour
confessé avoir un penchant pour les cheveux clairs,
et s'était amusée de sa réaction de
brun outragé. Il avait cherché qui, dans leurs
relations, pouvait être le traître
en
vain. Son orgueil masculin l'empêchait d'imaginer
Nicole dans les bras d'un autre. La 405 grise
s'arrêta brusquement (Nicole n'utilisait jamais ses
clignotants, ce qui n'avait pas facilité la filature)
et amorça un créneau. Le chauffeur de taxi
pila et brandit un poing rageur en direction de Nicole.
Etienne lui dit de laisser tomber, que c'était sans
importance, et, de mauvaise grâce, le chauffeur
obtempéra. Quand il dépassa Nicole, celle-ci
lui jeta un regard glacial, et Etienne détourna le
visage. C'eût été le comble de se faire
repérer si près du but. Il laissa le taxi
parcourir encore deux cents mètres, puis lui demanda
de s'arrêter ; avant de payer le chauffeur, il se
retourna et repéra dans quel immeuble entrait Nicole.
Il commençait à faire sombre, et, au bout de
quelques minutes, une fenêtre du troisième
étage s'alluma. Dans le vent qui se
chargeait de bruine, Etienne sourit ; il venait de trouver
le repaire de Nicole. * Ce matin-là,
Etienne avait besoin de réfléchir, et il ne se
sentait pas d'attaque pour ressasser une nouvelle fois son
exposé sur les chromosomes. C'est ainsi que sa classe
apprit avec consternation que le cours de
génétique était exceptionnellement
remplacé par une composition surprise. Il y eut bien
quelques protestations mais elles furent vite
étouffées. D'une main nerveuse, Etienne
inscrivit le sujet de l'interrogation sur le tableau (cinq
questions de cours), et, après avoir averti les
étudiants qu'il ne voulait plus entendre un mot, il
prit place à son bureau et, faisant mine de
s'absorber dans la surveillance de la classe, il laissa ses
pensées dériver de nouveau vers
Nicole. Dire que la
décision de Nicole l'avait fait souffrir eût
été faux. Passé le premier moment
d'hébétude, Etienne avait examiné les
dégâts : en dehors de la gifle qu'une rupture
représentait pour son amour-propre, un divorce
n'était pas une si mauvaise chose : Etienne avait
à peine 45 ans, et il était encore bel homme,
comme certains regards de ses étudiantes et certains
rires étouffés lorsqu'il les fixait à
travers ses verres, le lui confirmaient chaque semaine.
Après tout, l'idée de profiter de la situation
était séduisante. En revanche, d'un point de
vue matériel, tout ne se présentait pas si
bien : l'appartement et la villa de Cannes appartenaient
à Nicole, et le portefeuille d'actions était
également à son nom ; en fait, Etienne ne
possédait en propre que quelques liquidités et
la Mercedes. Et son salaire de professeur de biologie ne
pourrait guère lui assurer le train de vie auquel,
année après année, il s'était
habitué. Un mouvement sur la
gauche interrompit ses pensées. Sans même
s'efforcer d'être discrets, deux étudiants
comparaient leurs copies. Etienne eut un raclement de gorge
désapprobateur, et les deux fautifs
sursautèrent. L'un d'eux replongea
précipitamment le nez sur sa feuille en rougissant.
L'autre adressa à Etienne un regard de défi et
un sourire désinvolte. - Mr Crevenna, vous
êtes censé travailler seul, grinça
Etienne. Si j'ai à vous le répéter de
nouveau
La phrase
laissée en suspens était lourde de funestes
promesses, surtout de la part d'un des enseignants les plus
craints de tout l'établissement. Mais
l'interpelé se contenta d'accentuer son sourire et de
laisser un tomber un "oui, monsieur" dénué de
toute déférence. En d'autres circonstances,
Etienne eût sans doute relevé l'affront
&emdash; Stéphane Crevenna était un de ces
garçons sportifs et avenants qui s'estiment, de par
leur charme, dispensés de faire le moindre effort
dans la vie ; une race qu'Etienne détestait d'autant
plus cordialement qu'il en avait fait partie un quart de
siècle plus tôt, et que ce Crevenna ressemblait
fortement au jeune homme qu'il avait été. Mais
ce matin-là, il était bien trop
préoccupé pour s'en formaliser. Bien trop
obnubilé par la décision qu'il venait de
prendre. Une décision
avait été longue à arrêter,
à moins qu'Etienne n'eût été long
à admettre que c'était la seule issue ; mais
il était finalement arrivé à la
conclusion que le divorce n'était pas envisageable.
Et dans ce cas, il connaissait assez bien Nicole pour savoir
qu'il n'existait qu'une seule et unique autre conclusion
possible... * Etienne
commença par la lettre. Il la rédigea tout
d'abord sur la vieille machine à écrire de
Nicole, celle que sa femme n'utilisait plus depuis des
années et qui était facilement reconnaissable
au "t" décalé vers le haut. Il la relut d'un
oeil critique : le texte lui plaisait, correspondait
à ce qu'il voulait, mais, à la
réflexion, il lui parut absurde d'écrire une
lettre de rupture à la machine. Sans enthousiasme, il
se résolut donc à l'écrire à la
main. Il s'essaya à
l'écriture de Nicole. Bien qu'il fût un habile
faussaire et que la lettre fût brève, il dut
s'y reprendre à cinq fois, s'aidant de
véritables lettres ou d'échantillons de la
calligraphie de sa femme, avant d'aboutir à un
résultat correct. Toutefois, ne s'estimant pas
satisfait, il refit trois autres tentatives dont la seconde
lui parut une très honnête imitation. Une
analyse graphologique pourrait peut-être
révéler l'imposture, et encore n'en
était-il pas certain, mais il était de toute
façon peu probable qu'une telle analyse aurait lieu.
Au début, les recherches de la police se
focaliseraient sur l'amant de Nicole, puis, quand il serait
arrêté et qu'il nierait, personne ne songerait
à privilégier sa parole face à celle
d'Etienne. Le veuf éploré face au voleur
d'épouse, le match était joué
d'avance. Ensuite, il plia la
lettre en trois (le format des enveloppes qu'utilisait
Nicole). Puis après avoir enfilé des gants, il
brossa avec un mouchoir les deux faces du papier. Ses
empreintes ne disparaîtraient sans doute pas
complètement, mais il était essentiel qu'elles
soient brouillées. Et lui serait toujours possible,
plus tard, d'arguer que Nicole lui avait fait lire la lettre
avant de l'envoyer. Puis il effectua, deux
fois, chronomètre en main, le trajet jusqu'à
Argenteuil avec sa voiture. La première fois,
l'aller-retour lui prit trois quart d'heure, la
deuxième fois (en fin d'après-midi), une heure
vingt. Il en profita pour
s'assurer que l'immeuble ne comportait ni interphone, ni
digicode. Il remarqua également que l'appartement 18,
au troisième étage, était au nom de
N.Legendre (le nom de jeune fille de Nicole). Enfin il regagna leur
appartement du Boulevard Chaptal, et, prenant son courage
à deux mains, il s'attaqua à la correction de
la composition de biologie. Il la remettrait le lundi
suivant. Il ne fut interrompu que deux fois. La
première par le téléphone.
C'était Irène, la nouvelle secrétaire
de rédaction Câblinfo. La jeune fille voulait
parler à Nicole, qui avait quitté les studios
en oubliant de donner ses directives pour l'édition
du Matin-Journal du lendemain. La seconde fois par Nicole
quand elle rentra. Elle arriva moins d'un
quart d'heure après le coup de
téléphone. Etienne l'appela et elle
s'interrompit dans son mouvement vers de sa chambre ; sans
chercher à dissimuler son agacement, elle entra dans
le salon. - Oui ? - Ta secrétaire
de rédaction a téléphoné. Tu
dois la rappeler au sujet du journal de demain. Nicole hocha la
tête, son expression s'adoucissant
légèrement. Etienne songea qu'il n'avait pas
eu une aussi longue conversation avec elle depuis une
semaine ; il eut soudain envie de tout arrêter, et ce
fut d'une voix implorante qu'il demanda : - Nicole, tu ne crois
pas que l'on devrait parler de tout ça ? - De quoi ? Il soupira. Ne
comprenait-t-elle vraiment pas, ou jouait-elle à lui
rendre les choses plus difficiles ? - Du divorce.
C'était peut-être une décision
prématurée, non ? - En ce qui me
concerne, c'était et c'est toujours une
décision mûrement
réfléchie. - Mais ce type...
l'autre... ce n'est peut-être qu'une passade, qu'un
simple... - Ecoute Etienne, je
n'ai pas envie de parler de ça avec toi. Je vis une
histoire qui n'est pas une simple passade, et ma
décision est prise. Une bonne fois pour
toutes. La phase et le ton sur
lequel elle avait été prononcée
signifiaient clairement que la discussion était
close. Pourtant, Etienne demanda encore, moins par vraie
curiosité que par vague jalousie : - Il est plus jeune
que moi ? C'est ça ? C'est un gigolo ? Elle le regarda,
esquissant un demi-sourire explicitement méprisant,
et répondit en tournant les talons : - Mon pauvre Etienne.
Décidément, tes répliques ont toujours
l'air de sortir d'une mauvaise pièce de
boulevard... Etienne resta ainsi,
assis devant les copies étalées sur sa planche
à puzzle, les yeux dans le vague pendant de longues
minutes. Sa résolution, qui avait fléchi un
instant, s'était de nouveau affermie. La
condescendance de Nicole, ses allures artificielles de femme
épanouie venant de découvrir le grand amour,
étaient autant de raisons, outre la question
financière, d'aller jusqu'au bout de son
projet. Revenant à la
réalité, Etienne s'attela à ses
corrections et ne se coucha qu'après avoir
terminé, à minuit et demi. * Ce fut le
surlendemain, un jeudi, qu'il passa à
l'acte. Il avait laissé
près du téléphone, griffonné sur
le carnet de notes, le message suivant : "Nicole , il y eu
un coup de téléphone pour toi. Tu dois aller
d'urgence à Argenteuil. De quoi s'agit-il ?", avant
de quiter l'appartement. Il était allé en
voiture jusqu'à Argenteuil et avait garé la
Mercedes à quelques rues de la
"garçonnière" de Nicole. Puis il
s'était posté devant l'entrée et avait
attendu. Nicole était
arrivée vers huit heures et quart. Le soir tombait
tôt, mais Etienne n'eut aucun mal à le
reconnaître, à sa silhouette racée et
à son pas conquérant. Elle s'engouffra dans
l'immeuble, aussitôt suivie par Etienne. Il la suivit
jusqu'au deuxième étage, et, dès
qu'elle fût entrée, il sonna. Il ne prit
même pas la précaution d'occulter l'oeilleton :
Nicole n'était pas le genre de femme à
vérifier qui était là avant
d'ouvrir. Débarrassé
de son imperméable vert pâle, Nicole ouvrit la
porte. La surprise ne se peignit sur son visage qu'un bref
instant, tout de suite remplacée par de
l'irritation. - Etienne ? Qu'est-ce
que tu fais là ? Tu m'as suivie ? Sans répondre,
il la bouscula vers l'intérieur de l'appartement et
referma la porte derrière lui. Nicole lui jeta un
regard furieux, mais elle n'avait pas peur, pas encore. Il
embrassa la pièce du regard. Un studio, apparemment,
avec un placard près de l'unique fenêtre et une
porte ouverte qui donnait sur une salle de bains
carrelée. Décorée avec un goût
certain, bien que ce ne fût pas celui de Nicole, la
pièce dénotait toutefois qu'elle
n'était pas habitée en permanence : il n'y
avait ni téléphone, ni
télévision, toutes choses que Nicole
considérait comme indispensables à sa survie ;
juste un petit réveil posé sur le sol
près du lit et la forme squelettique d'un lampadaire
halogène moderne. Le coin cuisine,
impeccable, semblait ne servir qu'à la
préparation de cafés et de petits
déjeuners. Le réfrigérateur ouvert
n'était même pas branché. Etienne fut interrompu
dans ses observations par la voix acerbe de sa femme
: - Et bien, j'attends :
qu'est-ce que tu fais ici ? Qu'est-ce qui t'a pris d'entrer
comme ça ? Tu as perdu la tête ? - Alors, c'est ici,
répliqua-t-il d'un ton absent, comme s'il n'avait pas
entendu la question. Cette fois, enfin,
l'inquiétude envahit les traits de Nicole. L'attitude
d'Etienne était étrange, et elle remarqua
qu'il portait des gants. Cela ne lui arrivait que rarement,
même en plein hiver. Elle voulut s'enfuir vers la
salle de bains, mais Etienne, dont la torpeur n'était
qu'apparente, l'agrippa par l'épaule et la projeta
sur le lit. La lutte fut brève : Nicole était
invincible dans une discussion, mais dans un
corps-à-corps, elle ne faisait pas le poids contre
Etienne. Celui-ci garda les doigts crispés sur la
gorge de Nicole longtemps après qu'elle eut
cessé de bouger. Lorsqu'il retira ses mains, il
constata avec plaisir qu'elles avaient imprimé des
marques écarlates sur le cou délicat de sa
femme. Puis commença
la mise en scène. Il s'attaqua d'abord aux
vêtements de Nicole qu'il déchira par endroits,
puis au mobilier : il renversa la table, sur laquelle se
trouvaient des cigarettes et quelques magazines, fit tomber
l'halogène longiligne dont l'ampoule éclata,
plongeant le studio dans une semi
obscurité. A tâtons, il
ouvrit le placard et en vida rageusement le contenu. A la
lumière du réverbère de la rue, il
contempla la scène, satisfait. Puis il tira de sa
poche la lettre qu'il avait rédigée de
l'écriture de Nicole. Et la parcourut du regard
: « Mon
chéri, Nous nous sommes
trompés, toi et moi. J'ai découvert
que j'aimais encore mon mari. Tout est terminé.
Adieu. Nicole.
» Puis il la
déchira en une dizaine de morceaux et les laissa
tomber sur le sol. C'était parfait. Il s'apprêta
à sortir après un coup d'oeil à sa
montre, mais un doute l'assaillit soudain. Ramassant sur le
sol l'imperméable de Nicole, il en fouilla les
poches. Avec un sourire, il y découvrit son mot
demandant à Nicole de se rendre à Argenteuil.
Il s'en empara et sortit. Il était de
retour Boulevard Chaptal à 21h30. * Lorsque la sonnerie du
téléphone retentit, elle ne réveilla
pas Etienne : il ne dormait pas. A demi-couché,
redressé contre des oreillers, il revivait
interminablement la mort de Nicole, à la recherche
fiévreuse d'un détail qu'il aurait pu oublier,
ou d'une erreur qu'il aurait pu commettre. Mais sans
résultat. Son plan était parfait, et sa seule
faille &emdash; l'écriture de Nicole falsifiée
&emdash; ne pourrait suffire à le faire
échouer. Etienne glissa hors de
son lit, grimaçant quand ses pieds nus
touchèrent le plancher froid. Il enfila ses
pantoufles, attacha sa robe de chambre, et se rendit dans le
vestibule pour décrocher. Comme prévu,
c'était la police, qui lui annonça que Nicole
avait été retrouvée morte dans un
appartement à Argenteuil. Pouvait-il venir au plus
vite ? Etienne approuva d'une voix de circonstance, et
n'oublia pas (il se l'était assez
répété !) de demander l'adresse et
l'étage de l'appartement. Lorsqu'il arriva, deux
policiers en gabardine examinaient les lieux, l'un
armé d'un appareil photo. Etienne nota
également un petit homme chauve assis sur le lit,
près du corps de Nicole pudiquement recouvert d'un
drap ; le petit homme reconstituait la lettre. - Professeur Mercadier
? interrogea un des policiers. Je suis le commissaire
Berthoroux. Etienne hocha la
tête, se composant une expression atterrée et
incrédule. Il se jeta sur le corps de Nicole et se
mit à sangloter. Les policiers le regardèrent
faire et il jugea, au bout de quelques minutes, que
c'était assez. Il se releva, s'essuya les yeux, et
demanda d'une voix blanche ce qui c'était
passé. Avec un hochement de
tête, le commissaire lui répondit : - Nous l'ignorons
encore, Professeur. En fait, nous espérions que vous
pourriez nous l'expliquer. - Que lui est-il
arrivé ? - Elle a
été étranglée. Par un homme
manifestement, d'après les empreintes sur son
cou. - Oh, le salaud,
gémit Etienne en se laissant tomber dans un fauteuil,
le salaud ! - De qui parlez-vous,
Professeur ? Etienne prit son temps
pour répondre. - Voyez-vous,
commissaire, ma femme... ma femme avait une liaison. Cela
durait depuis 6 mois, et elle me l'avait avoué. Et
puis, la semaine dernière, elle a voulu en finir.
Elle m'a dit qu'elle n'aimait plus son amant, qu'il
était brutal, qu'elle s'était trompée
sur lui... - Vous a-t-elle dit
son nom ? - Non, elle n'a pas
voulu. Je ne sais rien de lui. - Et elle voulait le
quitter ? - Oui. Elle me l'a
encore dit l'autre soir, quand elle lui a écrit une
lettre de rupture. Le petit homme chauve
se leva et opina, tendant la lettre reconstituée et
scotchée à son supérieur. - Oui, fit Etienne.
C'était bien cette lettre-là. - Je vois, marmonna
Berthoroux. Et devait-elle rencontrer son amant, ce soir
? - Je l'ignore. Elle
m'avait dit qu'il lui faudrait sans doute s'expliquer avec
lui. Peut-être était-ce ce soir. Je
l'ignore. - Donc ils se seraient
rencontrés ici, et, refusant la rupture, l'amant
aurait tué votre femme. - Je suppose...,
répondit Etienne d'une voix cassée. - Il y aura
peut-être des empreintes sur la lettre, proposa le
petit homme chauve. - N'y comptez pas,
Verdier, répliqua Berthroroux. D'après les
traces de strangulation, il portait des gants. Le gars avait
prémédité son coup, il ne nous aura
sûrement pas laissé ses empreintes ! » Dites-moi,
Professeur, où étiez-vous, ce soir
? Etienne fit mine de ne
pas comprendre, et il répondit candidement
: - Chez moi... enfin
chez nous. J'ai corrigé des copies que je dois rendre
lundi à mes élèves. Pourquoi
? - Voyez-vous,
professeur, il y aurait une autre explication à ce
qui s'est passé ce soir : que ce soit vous qui ayez
tué votre femme, écrit cette prétendue
lettre de rupture, et imaginé toute cette mise en
scène. Le policier avait
parlé d'une voix calme et assurée. Etienne
crut suffoquer. Il balbutia : - Quoi ! Comment
osez-vous ? Et la lettre, qu'en faites-vous ? - Ce pourrait
être un faux. - Il faudrait encore
le prouver, ça, commissaire ! Qui donc vous a mis ces
idées ridicules en tête ?! - C'est moi, fit une
voix derrière Etienne, tandis que la porte de la
salle de bains s'ouvrait. Vous mentez, professeur. Nicole
n'aurait jamais écrit cette lettre de rupture. Pas
plus qu'elle ne vous aurait raconté que son amant
était un homme brutal. Etienne se retourna,
livide. Devant lui se tenait Irène, ses yeux verts
rougis d'avoir pleuré. - Ce n'était
pas pour un autre homme que Nicole voulait vous quitter,
déclara-t-elle. C'était pour moi. © Emmanuel
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