
Editeur - Ecrivain
« La Vie Antérieure»
Depuis que j'ai
arrêté de fumer &emdash; huit mois
déjà, c'en est vertigineux quand on y pense !
&emdash; j'arrive à tenir trois bonnes minutes sans
aucun problème, comme autrefois ; trois longues,
trois délicieusement longues minutes d'apnée,
le dos reposant sur la céramique de la baignoire,
perdu dans une eau bleutée aux effluves de lavande,
où des paquets de mousse bruissante sont de petits
îlots ephémères. Après avoir
passé plus de dix heures rivé derrière
un bureau, le nez enfoui dans des papiers et
déployé des efforts surhumains pour s'y
intéresser, après la cohue malodorante d'une
rame de métro surchauffée, et avant d'oser
envisager l'atterrante perspective d'une autre
journée identique le lendemain, le moment du bain
demeure le minuscule mais indicible instant de bonheur d'une
vie insipide. Comme chaque soir en
rentrant, j'ai enlevé &emdash; pour ne pas dire
arraché &emdash; ma cravate, j'ai allumé la
chaine hi-fi pour écouter Iron Maiden à fond,
je me suis servi un scotch "on the rocks" et, tout en
commençant à le siroter, je me suis fait
couler un bain brûlant. Rituel immuable de vieux
célibataire. Puis je me suis glissé dans l'eau
bleue, alors que déjà, la buée a rendu
opaque le miroir de la salle de bains. Les échos de
"Out of Time" parviennent étouffés
jusqu'à l'intérieur ouaté de mon refuge
liquide, dont je n'émerge que pour reprendre une
bouffée d'air et une gorgée de scotch frais.
Et aussitôt, je replonge. Je suis encore
très loin de cette sensation d'étouffement qui
annonce le prochain retour à la surface quand il se
passe soudain quelque chose de bizarre. La musique
s'arrête. Ou plus exactement, le volume diminue
jusqu'à n'être plus qu'un murmure à
peine audible. Intrigué, j'abrège mon
immersion, et reviens prématurément au monde,
les cheveux plaqués sur le crâne et l'oreille
aux aguets : aucun doute, la musique joue toujours mais
à un volume ridiculement normal. Et ce n'est plus
Iron Maiden. Je me redresse dans un tumulte
d'éclaboussures pour aller rectifier
ça. - Tu m'excuseras, mais
j'ai préféré baisser le son avant que
les voisins n'appellent la police. Mon geste vers la
serviette de bain s'interrompt brusquement et je reste
ainsi, absurdement figé avec mon bras tendu et ma
jambe suspendue en l'air. La stupeur est telle que je n'ai
même pas une réaction de pudeur
élémentaire quand la silhouette d'une jeune
femme pousse la porte et se met à pouffer. - Mais qu'est-ce que
tu fais ? fait-elle entre deux hoquets. Tu attends le
dégel ? Sans vraiment y
penser, je termine d'attraper la serviette et sors
mécaniquement de la baignoire. Certes, l'inconnue est
très jolie mais de là à faire intrusion
chez moi, sans prévenir, pour me surprendre dans le
plus simple appareil et me priver de mon Iron Maiden
Comme si elle avait lu dans mes pensées, elle cesse
de rire et me morigène d'un ton de réprimande
indulgente. - Non, sans rire, tu
exagères, pour la musique. Je te l'ai
déjà dit, les voisins vont finir par se
plaindre. Allez, viens vite, le repas est
prêt. Et elle disparait avec
désinvolture comme si sa présence était
la chose la plus naturelle du monde. Au mépris des
flaques d'eau que je laisse sur mon passage, je la suis
jusqu'à la cuisine. Là, nouvelle surprise :
à mon équipement rudimentaire de
célibataire &emdash; un mini
réfrigérateur-congélateur, un four
micro-onde et une plaque chauffante de camping &emdash;
s'est substitué un ensemble flambant neuf, qui va de
la cuisinière halogène à un robot
ménager que je n'ai jamais vu en dehors des
publicités télévisées. Comme je
suis sur le point de m'en étonner, la peur
d'être ridicule me retient, et à la place, je
demande machinalement : - Et tu as fait quoi
de bon, ce soir, Nathalie ? Pour seule
réponse, elle retire un poulet fumant du four et, me
gratifiant d'un sourire éclatant, elle passe devant
moi pour l'apporter à la salle à manger, sans
remarquer apparemment ma stupeur. Car c'est sans y penser
que je l'ai appelée Nathalie, comme si le
prénom s'était tout naturellement
imposé à moi. Je n'ose même pas la
suivre jusqu'à la salle à manger,
déjà persuadé que celle-ci n'aura aucun
rapport avec la pièce désordonnée
où j'ai déposé mon pardessus, il y a
vingt minutes, entre un magazine de cinéma et un
fouillis de cassettes vidéo. Je préfère
regagner la salle de bains, me forçant à ne
pas remarquer que les murs autrefois nus du couloirs sont
à présent ornés de gravures du dernier
mauvais goût. Je raccroche ma serviette et ramasse mon
caleçon abandonné sur le carrelage ; c'est
juste avant de sortir qu'un doute m'assaille soudain.
J'étends le bras jusqu'au miroir et, de la paume de
la main, je déchire le voile de buée qui le
recouvrait : j'ignore qui est l'homme dont le visage
apparaît alors dans la glace, mais ce qui est
sûr, c'est qu'il semble aussi surpris que
moi. Le dîner a
été une interminable torture. D'abord parce
qu'il m'a fallu faire de constants efforts pour masquer ma
succession d'étonnement : cette robe de chambre
marron que je ne connais pas, ces meubles qui
n'éveillent aucun souvenir en moi, cette femme,
Nathalie, que je suis certain de rencontrer pour la
première fois. Et puis aussi pour soutenir la
conversation, pour parler de nos prétendus amis, de
mon hypothétique travail, de l'improbable famille de
ma femme &emdash; car nous sommes mariés, à en
juger par les alliances identiques de nos mains gauches. Non
qu'il m'ait été difficile de répondre
à Nathalie, de dissimuler mon ignorance des sujets
qu'elle abordait
bien au contraire, et c'est là
le plus terrible : les mensonges venaient tout seuls,
s'imposaient à moi comme des
évidences. - Non, au bureau c'est
de pire en pire avec mon chef de service
- L'hiver dernier aux
Trois Vallées ? Ah oui, quel temps de chien
! - Ah bon, Mireille et
Daniel vont se séparer ? Et pour leur fils, ça
va se passer comment ? Et à chaque
fois Nathalie a accepté ces inventions (?) sans la
moindre surprise, comme si, par hasard, je tombais
systématiquement juste. Je me sentais dans la peau du
candidat d'un jeu télévisé qui devine
d'instinct la réponse de chaque question, à
ceci près que chacune de ces bonnes réponses,
loin de me réjouir, me terrorisait un peu
plus. C'est avec soulagement
que je vois arriver la fin du repas, mais un soulagement qui
est de courte durée : la main de Nathalie se pose sur
la mienne, ferme et tiède, et quand elle me propose
d'une voix de basse d'aller nous coucher, il n'y a rien de
surnaturel au fait que je comprends tout de suite ce qu'elle
a en tête. A l'idée de faire l'amour avec cette
femme qui revêt de plus en plus à mes yeux
l'image d'un insondable mystère, mon esprit se cabre
et veut se rebeller, mais mon corps, lui, réagit
aussitôt comme elle l'a escompté. Conscient
qu'il serait vain de lutter, je me laisse docilement
conduire jusqu'à la chambre. Enfin, Nathalie laisse
aller sa tête contre ma poitrine et, repue, elle
s'endort. Enfin, les yeux grand ouverts dans la
pénombre de la pièce, je peux refléchir
à ce qui m'arrive, ou du moins essayer de faire le
point. Un rêve, bien sûr. C'est l'explication la
plus logique. Un rêve idiot et absurde. Je me suis en
fait endormi dans mon bain et toute cette soirée
n'est qu'un rêve ; ou peut-être est-ce l'inverse
: peut-être est-ce ma vie de célibataire
rangé qui n'est qu'un rêve dont je peine
à sortir. Mais alors même
que je tente de me raccrocher à cette explication, je
sens bien que c'est illusoire. L'odeur de Nathalie, les
échos de la nuit, le relent âcre de la
cigarette que nous avons partagée après
l'amour, tout cela est parfaitement réel ; comme
était réel tout ce qui constituait ma "vie
d'avant". Pas d'échappatoire miracle. Nous étions
à peine entrés dans la chambre que
déjà, comme indépendantes de ma
volonté, mes mains avaient investi le corps de
Nathalie, faisant glisser ses vêtements sur la
moquette, l'étreignant avec la curieuse sensation de
revenir après une longue absence. Faire l'amour avec
une femme pour la première fois implique une
étape de découverte, la plus exaltante
peut-être, celle où de patients
tâtonnements, de timides explorations vous la font
progressivement connaître ; celle où vous
apprenez peu à peu quelles caresses elle
espère, quelles sensations la terrassent, quels
frémissements révèlent votre
victoire
Rien de tout cela cette fois-ci. Les gestes
me venaient d'instinct, me frustrant du plaisir de la
découverte. Je savais avant même de l'avoir
touchée comment lui arracher les gémissements
les plus sincères, les halètements les plus
rauques. Et tandis que nos corps enchevêtrés
rejouaient une scène connue par coeur, mon esprit
battait la campagne, affolé. Je parviens à
glisser hors du lit sans réveiller Nathalie, et
enfilant machinalement cette affreuse robe de chambre
marron, je vais jusqu'au salon. Dans mon manteau, il y a un
paquet de Gauloise. J'en prélève une, et
l'allume avec le briquet qui se trouve sur la table basse.
Je crois que je suis trop fatigué pour
m'étonner d'avoir su où trouver l'une et
l'autre. Je m'approche de la fenêtre et fume lentement
ma cigarette, les yeux baissés sur l'étendue
des lumières de la ville &emdash; oui, tiens,
apparemment, je n'habite plus au deuxième
étage. Si ce n'est pas un
rêve, peut-être suis-je tout simplement fou. Ou
bien en train de le devenir. Enfin, "tout simplement", si
j'ose dire. D'ailleurs, je n'ose plus rien dire. Je n'ose
même plus dire "je". Qui est-ce, ce "je" ? Est-ce moi,
un homme malingre de trente ans, aux épaules
étroites et au nez en bec d'aigle, qui n'a jamais eu
le courage de se remettre à la natation ? Ou est-ce
l'homme bien bâti qui m'a regardé avec stupeur
dans la glace de la salle de bains et se reflète
à présent dans la vitre, celui dont la main se
lève si je décide de bouger, une main ferme
aux doigts carrés ? Quand je tourne les
robinets, le vacarme de l'eau qui se déverse
résonne dans l'appartement silencieux. Les volutes de
fumée de l'eau trop chaude n'ont pas commencé
à s'élever dans l'air quand Nathalie, encore
à demi endormie, arrive derrière moi. Elle a
enfilé à la va-vite une chemise de nuit
diaphane et fronce les sourcils en me voyant. - Mais
qu'est-ce
que tu fais, Eric ? Ah oui, c'est vrai. Je
m'appelle Eric. - Rien, rien, je
prends un bain, c'est tout. Je n'arrive pas à dormir,
ça me fera du bien. Retourne te coucher. Elle secoue la
tête, convaincue au fond de sa léthargie que je
ne tourne pas tout à fait rond. Une opinion que, pour
des raisons différentes, je ne suis pas loin de
partager. - OK, capitule-t-elle,
mais ne fais pas couler l'eau trop longtemps, à cause
des voisins. Je referme la porte
sur elle, abandonne la robe de chambre sur le sol ; un
regard bref au miroir, et j'entre dans la baignoire. L'eau
est délicieusement brûlante et je m'y allonge
en poussant un soupir. Si je croyais en un Dieu, je prierais
sans doute, mais comme ce n'est pas le cas, je me borne
à espérer. Je prends ma respiration, plonge la
tête sous l'eau, et j'espère. Peut-être
que quand j'émergerai, j'entendrai Iron Maiden
retentir à fond dans mon appartement désert ;
il y aura un verre de scotch "on the rocks" posé sur
le rebord et un type maigre au nez en bec d'aigle dans la
glace. Enfin
j'espère
© Emmanuel
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