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Tuesday, February 9 2010

All Star Special : Pet Shop Boys

Monday, February 8 2010

All Star Special : Robyn from Röyksopp

Sunday, February 7 2010

Nocturne Brouillard


Nocturne brouillard

Jimmy Sabater

Tout était calme. Seuls mes deux phares jaunes s'enfonçaient dans ces nuages blanchâtres tandis que j'observais le bitume qui semblait me fuir sous un épais brouillard.

Je quittais l'inauguration d'un bâtiment créé par un groupe d'architectes. Le champagne avait coulé abondamment, pourtant je n'étais pas saoul, juste grisé ou un peu gai.

Il ne devait pas être plus de vingt et une heures, mais en ce mois de novembre, le brouillard inondait la rase campagne de ses formes mouvantes pour les envelopper d'un insondable mystère.

Je me concentrai autant que je le pouvais sur ma conduite en espérant ne pas faire la rencontre malheureuse d'un gendarme équipé du fatal alcotest. Mais c'est là que je réalisai mon ivresse, ils ne devaient pas être nombreux les gendarmes, là, au milieu de nulle part à attendre les rares voitures.

Pourtant, après quelques kilomètres, les nappes brumeuses se dissipèrent et je retrouvai une visibilité normale. Je me sentis aussitôt plus détendu. L'idée de parcourir la trentaine de kilomètres qui me séparaient de ma maison ne m'enchantait guère dans ces conditions.

Mais là, longeant la route, j'aperçus soudain une jeune femme qui semblait perdue. Mes phares balayèrent son visage et je découvris des yeux hagards. Il n'y avait pas de village avant dix minutes de route et je décidai de m'arrêter.

" Je peux vous déposer quelque part ? "

La jeune femme sembla confuse, timide, presque sauvage.

" Si vous voulez, dit-elle en ouvrant la portière. "

Elle s'assit à mon côté et je la contemplai rapidement.

Elle n'avait sans doute pas plus de vingt-cinq ans. Son visage était entouré d'épaisses boucles blondes et ses yeux bleus étaient si clairs qu'ils ne contrastaient en rien avec la couleur de sa peau.

" Vous allez où comme ça ?

- Dans le village d'à côté, dit-elle d'une voix douce.

- Vous vous promenez souvent comme cela, toute seule, de nuit ?

- Je ne me promène pas... Je suis... somnambule. Dès que je m'endors je ne peux pas m'empêcher de marcher. Ça doit vous paraître étrange, non ?

- Ça doit être dangereux aussi. Comment vous faites si un camion arrive sur vous ?

- Pour l'instant j'ai eu de la chance. Quand j'étais petite il m'arrivait de me réveiller chez des gens que je ne connaissais même pas. Un matin je me suis retrouvée dans les branches d'un arbre, je n'ai jamais compris comment j'avais fait pour monter si haut, dit-elle en riant. "

Elle avait un joli rire qui animait de vie son visage si pâle.

" Vous... Vous êtes mariée, vous vivez seule ?

- Non, je n'ai jamais... Enfin. Je vis chez mes parents.

- Ils ne vous surveillent pas quand vous vous enfuyez ainsi au milieu de la nuit ?

- Quand j'étais petite, si. Et puis avec le temps... Ils se sont fait une raison. De toutes les façons c'est plus fort que moi. Je crois même que j'y prends un certain plaisir. Et puis à la campagne je ne risque pas grand chose.

- Vous êtes sportive...

- En quelques sortes. Et vous, que faites-vous là ?

- J'étais chez des amis architectes.

- Intéressant. Vous travaillez dans quoi ?

- Je suis designer. Je créé des objets de toutes sortes... En ce moment je travaille sur un porte-savon pour une chaîne d'hôtel. Vous voyez ce n'est pas si passionnant que ça. La semaine prochaine il faudra que je me mette au porte brosse à dents et puis il aura les poignées de portes...

- Moi je ne fais rien... Si je dors et c'est là où j'en fais le plus, finalement. "

Elle rit à nouveau et son petit rire de jeune fille timide me fit sourire à mon tour.

" Votre prénom, c'est quoi ?

- Jennifer.

- Un prénom américain. Vous avez de la famille là-bas ?

- Non, ils m'ont appelé comme ça parce que c'était le prénom d'une actrice à la mode, quand je suis née. Et vous ?

- Louis. C'est plus commun, désolé.

- Ce n'est qu'un prénom... Vous habitez où ?

- A Paris, mais j'ai une petite maison ici. J'y viens pendant les vacances et les week-ends. J'aime bien ce coin.

- Vous êtes marié ?

- Non, enfin, je l'ai été... Nous nous sommes quittés parce que... C'est du passé, à quoi bon en parler. C'est difficile la vie de couple, vous savez.

- Non, je ne sais pas, dit Jennifer en baissant les yeux. Mais peu importe... Il y a le brouillard qui vient on dirait. "

Je regardai la route et aperçu une nappe blanche qui glissait vers nous. Elle était bien plus épaisse que la précédente et je ralenti malgré moi en constatant que je ne voyais même plus au delà du capot de la voiture.

" Vous feriez mieux de vous arrêter sur le bas côté.

- J'en ai bien l'impression. "

Je m'avançai alors lentement sur l'herbe qui longeait la route et me stationnai là avec précaution.

" Heureusement que je vous ai rencontré. Je déteste ce genre de situation où on doit attendre sans savoir pour combien de temps.

- Mais là, vous n'avez pas tellement le choix... Que voulez-vous faire autrement ? Rouler dans les champs ?

- J'aurais écouté une de mes vieilles cassettes ou lu un des magazines qui traînent derrière.

- Il n'y en a pas pour longtemps, dix minutes tout au plus."

Je regardai le brouillard qui enveloppait toute la voiture. Seule la lueur jaune des phares nous apportait un peu de lumières.

Je montai un peu le chauffage.

Jennifer était assise à côté de moi, calme et confiante en moi.

J'aurais pu être n'importe qui, un imposteur, un assassin, un violeur...

C'est vrai, cette petite était tellement séduisante dans son long manteau noir. On avait envie de le lui enlever, d'enlever tous ses vêtements, d'arracher son soutien-gorge, de la pénétrer sauvagement, de lui faire l'amour au milieu de cet intense brouillard, de s'emmitoufler l'un dans l'autre pour ne pas penser que c'était l'hiver, ne pas penser qu'on devait attendre...

Je m'imaginais déjà passer la main sous son manteau et y découvrir de longues jambes fines et souples, des hanches prêtes aux caresses, un bas ventre qui n'attendait qu'un mouvement pour s'ouvrir à moi, des fesses qui se cambreraient sous mes mouvements...

Je n'étais décidément qu'un obsédé sexuel pour imaginer qu'aussitôt qu'une fille pénétrait dans ma voiture c'était forcément pour que la pénètre à mon tour.

" Embrassez moi, dit la jeune femme. "

Je ne sais pas qu'elle attitude j'eus à cet instant, mais je devais être bouche bée.

Un silence demeura suspendu dans la voiture.

Bien sûr que j'en avais envie. Je n'attendais que cela !

Je réalisai que si je posai une question ou que je disais le moindre mot, j'avais toutes les chances qu'elle change d'avis.

Aussi, je m'approchai lentement et embrassai ses lèvres.

Elles étaient fines, mais douces, chaudes et légèrement humides.

C'était bon de l'embrasser. Jennifer dégageait une sorte de fluide particulier, un magnétisme mystérieux, quelque chose qui n'appartenait qu'à elle et qui incitait à en vouloir davantage. Je l'embrassai encore et la serrai dans mes bras avec douceur pour l'inviter à recommencer. Oui, j'avais envie d'aller plus loin, de la couvrir de baiser, de l'embrasser jusqu'à ce qu'elle soit trempée de ma salive. Cette fille m'excitait soudain comme aucune autre ne l'avait jamais fait. Oui. J'aurais voulu la prendre toute entière dans ma bouche et l'aspirer complètement pour qu'il n'en reste plus rien, la serrer contre moi si fort que je l'aurais broyé contre mon torse...

Elle retira son manteau de manière pudique et laissa apparaître un petit décolleté où j'entrevoyais déjà deux petits seins ronds et fermes. Le rêve !

Elle baissa les yeux et pencha la tête en arrière et laissant ses lèvres roses entrouvertes.

Je ne sais si cela fut le fruit de l'alcool que j'avais ingurgité, ou de ma seule excitation, mais je pris ses deux seins à pleines mains et plongeai d'un mouvement mes lèvres dans son décolleté pour baiser cette peau si jeune et si fraîche avec une sauvagerie exceptionnelle. Après je l'embrassai à nouveau et caressai sa poitrine avec passion. Je sentais déjà ses tétons durcir sous les paumes de mes mains.

Jennifer dégageait un parfum doux et frais qui m'enivrait davantage que tout le Champagne qui avait précédé. J'étais excité comme un fou. C'était comme si à cet instant précis, le but de ma vie n'avait jamais été que de faire l'amour à cette jeune femme. Si jamais elle avait décidé de tout arrêté, je crois que j'aurais été capable de la violer !

Je retirai mon pull d'un seul geste et Jennifer caressa mon dos avec une telle sensualité que cette seule idée m'excite encore. Tantôt elle balayait ma peau avec ses ongles, tantôt elle la massait dans un exercice qui me donnait à envier les touristes thaïlandais.

Je la déshabillai alors complètement et m'abandonnai au bonheur que m'offrait ce corps fin et voluptueux. Ses hanches étaient l'invitation la plus scandaleuse à la fornication. J'étais maintenant tellement ivre de toute cette excitation que je serais incapable de dire ce qu'il advînt ensuite.

Oui, le plaisir était si bon, si grand, si puissant que j'en oubliai tout, la maison de mon ami, le brouillard, l'hiver. Tout.

Jennifer lâcha un dernier soupir et je contemplai son corps qui demeurait étendu sur le siège rabaissé, abandonnée, presque inerte.

Ce spectacle était magnifique. Non seulement je l'avais comblé, mais en plus, j'avais dompté cet irrépressible besoin de lui faire l'amour. C'était comme si, en me libérant de la prison de cette soudaine passion, nous nous étions rendus plus heureux l'un et l'autre.

J'adorais les courbes lisses et douces de son corps fin. Tout en elle inspirait une sorte de fragilité enfantine, la beauté délicate d'une sculpture de cristal, prête à se briser à la moindre maladresse. Mais son magnétisme était si grand que j'aurais voulu la combler encore et encore.

Elle se laissait contempler comme si elle venait de perdre sa vertu, comme si le plaisir charnel l'avait libéré de toute pudeur, qu'au delà du plaisir commun, elle voulait conserver le sien, celui de se sentir nue devant un homme.

Elle leva lentement les yeux vers moi et elle me sourit d'un étrange manière.

Vraiment ce sourire était presque inquiétant.

" Qu'y a-t-il ? Lui demandai-je.

- C'était la première fois. "

Je ne su que dire. Mais que pouvais dire après cela ? " Est-ce que ça ta plu ? Comment tu te sens maintenant ? Est-ce que tu voudrais recommencer ? "

Non, mais peut-être que j'aurais du. Oui, j'aurai dû. Mais je laissai le silence installer une barrière invisible entre nos deux vies.

Je me contentai d'embrasser son ventre et de caresser affectueusement ses cuisses.

" Tu veux passer prendre un verre à la maison ? lui demandai-je, presque pour meubler.

- Non, je vais rentrer, maintenant. Regarde, il n'y a plus de brouillard...

- Par contre il y a pas mal de buée, dis-je en riant.

- Tu me raccompagnes ?

- Oui, bien sûr.

- J'ai beaucoup marché ce soir, tu sais.

- Oui, je sais... Si ce n'était que ça, ajoutai-je en caressant délicatement sa joue. Tu voudrais que l'on se revoit ? Je suis encore dans la région pour trois ou quatre jours.

- Je ne crois pas...

- Ha ! Bon ? Pourquoi ?

- Je ne crois pas que ce soit possible. "

Elle tourna la tête vers moi et je vis qu'elle pleurait.

" Que se passe-il ? Quelque chose ne va pas ? Tu n'as pas aimé ?

- Ramène- moi chez moi, s'il te plaît. "

Vraiment, cette fille semblait beaucoup plus compliquée que je ne le pensais.

D'abord elle s'était présentée comme une femme libérée et offerte, et maintenant la voilà qui me la jouait romantico-tragique.

Moi qui avais toujours imaginé que les filles de la campagne étaient faciles et sans histoire, je tombais vraiment mal.

Les quelques kilomètres qui nous restaient à parcourir défilèrent rapidement. Je ne savais plus quoi lui dire. Je ne savais pas ce que je devais penser de ce qui était arrivé. Pendant et après.

Non entrâmes dans un petit village et elle me demanda de m'arrêter au coin d'une rue mal éclairée.

" Ma maison est là, dit-elle, c'est celle qui a la cheminée rouge. Mais ne t'avise jamais d'y venir... Jamais.

- Pourquoi tu me dis que c'est celle-là alors ?

- Adieu, dit-elle en claquant la porte comme une gifle qu'elle m'enverrait en pleine figure. "

J'aurais voulu qu'elle me donne quelques explications, qu'elle ne m'abandonne pas à cette confusion étrange, à ces questions sans réponse. Mais je me dis que je n'allais pas la retenir, de toutes façons.

Je la laissais partir sans dire un mot, sans même lui dire au revoir. C'était le témoignage d'une époque où les gens se consomment entre eux, où le sexe devient un sport, où les sentiments sont jetables et où les humains ne sont plus que les objets d'eux-mêmes.

Le lendemain, je restai cloîtré chez moi à dessiner mes porte-savons. Cela m'ennuyait. Je n'avais envie de rien. Non, de rien.

Enfin, je pensais au corps de Jennifer. Oui, au début ce n'était pas très gênant, et puis les heures passant, je ne pus m'empêcher d'y penser. Je revoyais ses petits seins ronds et fermes, ses lèvres fines qui attendaient que je l'embrasse, ses hanches qui semblaient moulées pour tenir parfaitement dans mes mains... Je sentais son parfum, son corps contre le mien, j'entendais ses petits gémissements timides qui m'invitaient à en donner toujours plus... C'était incroyable. Jamais je n'avais vécu cela, non, jamais.

J'avais toujours rêvé d'une sensualité exacerbée, d'une volupté fantasmagorique, d'une passion charnelle plus forte que la réalité. Et voilà que je l'avais trouvé... au milieu du brouillard.

Mais je pensai soudain à ses yeux mouillés de larmes, à la porte qui claquait, son sourire étrange, son interdiction de la revoir, son adieu...

Cela me rendait malade. À peine avais-je connu cette ascension, que tout s'ébranlait déjà pour ne me laisser qu'un goût amer du bonheur.

Les heures défilèrent sans que mon crayon n'effleure mes esquisses, sans que le téléphone ne sonne, sans que rien ne se passe. Le temps est parfois douloureux et cruel.

Je regardai dehors et réalisai que la nuit tombait. Il devait être dix-sept ou dix-huit heures.

Je songeai que Jennifer était une couche-tôt si aux alentours de vingt et une heure elle somnambulait déjà dans les champs. Mais oui, bien sûr !

Si je voulais la revoir, mon unique chance était d'attendre qu'elle dorme, peut-être que je la retrouverais sur cette route, comme la veille.

Je devais être un peu fou pour penser tout cela. Mais oui, je l'étais.

Lorsque je montai dans la voiture, je ressentis quelque chose d'étrange. Je ne savais pas si ce que j'allais faire était bon ou mal. Mais finalement, si Jennifer m'avait interdit d'aller à sa maison, elle ne m'avait pas interdit de la retrouver sur la route de notre rencontre.

Je m'installai au volant et découvris un portefeuille qui était tombé entre les deux sièges.

C'était le portefeuille de Jennifer, elle avait dû le laisser tomber en retirant son manteau.

Plutôt que de l'ouvrir, je me dis que je devais absolument le ramener... À sa propriétaire !

Oui, voilà. Sans le vouloir, je venais de trouver la meilleure des excuses pour la revoir.

Je pris donc à nouveau cette route de campagne en arborant un large sourire. J'allais pouvoir me faire pardonner de tout ce que j'avais pu faire ou ne pas faire et plus encore. J'allais inviter Jennifer à prendre un verre tranquillement chez moi. Je serais le plus doux des hommes, j'accepterais tout, oui, tout. Nous ferions l'amour comme des dieux, comme des anges, comme des bêtes, exactement comme elle le voudrait. Je lui dirais tous les mots qu'elle voudrait entendre ou je transformerais nos silences en la plus belle des mélodies.

Arrivé devant sa maison, je me souvins de son interdiction de venir la retrouver là. Pourtant, sans doute plus motivé par mon orgueil que par le respect qu'elle m'inspirait, je frappai trois coups légers à sa porte. Il était près de vingt-et-une heures et Jennifer dormait probablement.

J'étais là, devant la porte d'une femme qui ne voulait plus me revoir et encore moins que je vienne chez elle.

C'est une vieille femme qui vint m'ouvrir. Son visage et ses traits me parurent des plus étranges. On avait l'impression qu'en plus de son très grand âge, quelque chose de terrible était arrivé dans sa vie, que son visage avait été marqué par une vieillesse rapide et prématurée.

" Bonsoir Madame, je ne suis un ami de Jennifer... Elle a perdu ce portefeuille alors je le lui ai rapporté. "

La vieille femme me scruta soudain avec des yeux exorbités de terreur.

" Comment ? Que voulez-vous ?

- Simplement vous rendre ce portefeuille. Tenez, prenez-le, dis-je en le lui tendant. "

Elle regarda le portefeuille d'une manière catastrophée et joignit les mains devant sa bouche.

" Que se passe t-il, Raymonde ? dit la voix d'un vieil homme en s'approchant de la porte.

- Le... le portefeuille ! Dit la vieille femme, terrorisée... Jen... Jennifer !

- Quoi ? Que voulez-vous ?

- Je suis un ami de Jennifer, votre fille. Je voulais simplement lui rendre son portefeuille qu'elle a oublié dans ma voiture la nuit dernière.

- Allez-vous en ! dit l'homme d'un ton menaçant. C'est dégoûtant ce que vous faites ! Jennifer est morte il y a dix ans. Laissez-nous tranquille. On ne plaisante pas avec ces choses là."

J'étais soudain tétanisé par la tournure que prenaient les événements.

" Je ne comprends pas, leur dis-je. Je l'ai vu hier soir. Elle était aussi vivante que vous et moi... Elle m'a dit qu'elle habitait ici. "

La vielle femme éclata en sanglots.

" Partez ! Dis son mari. Notre fille est morte vous entendez ? Elle est morte depuis 10 ans dans un accident de voiture ! "

Je me sentis pris d'un vertige incontrôlable. Que racontaient donc ces deux petits vieux ? Comment était-il possible que Jennifer sois morte dix ans plus tôt alors que j'avais fait l'amour avec elle la veille ?

Résigné je parti sans même penser à poser le portefeuille qu'ils n'avaient pas voulu prendre.

Je m'avançai vers la voiture en titubant. Cette histoire était véritablement insensée.

Je m'installai à mon volant en voyant le siège de droite qui avait été mal remonté. Je n'avais pas rêvé, non. J'avais bien fait l'amour avec Jennifer la veille, dans cette voiture.

Je regardai alors son portefeuille et l'ouvrit. Il n'y avait qu'une une carte d'identité jaunie et périmée. Je regardai aussitôt la date de naissance où il était écrit : née le 8 novembre 1955. Sur la photo, Jennifer portait ce même manteau qu'elle avait la veille. Pourtant elle ne pouvait pas avoir trente cinq ans. Non, c'était impossible.

Un mal de crâne épouvantable s'empara de moi et je me demandais si je rêvais ou non.

Je démarrai la voiture sur les chapeaux de roues et filai droit au cimetière. Si Jennifer était morte, elle devait bien avoir une tombe quelque part.

La grille en fer forgée s'ouvrit dans un grincement strident et seules les lumières des maisons environnantes éclairaient les tombes plongées dans la nuit.

Je longeai les allées et le prénom de Jennifer attira mon attention sur une des plaques de marbres. 1955 - 1980, voilà ce qui était écrit. Jennifer était bien morte dix ans plus tôt.

Aussi impossible et fou que cela puisse paraître j'avais fait l'amour de la manière la plus divine avec une morte. Oui, une morte !

Sans même comprendre pourquoi je le fis, je m'agenouillai devant cette tombe et y lâchai une petite prière. C'était curieux, étrange, fou.

Je pris le petit portefeuille et le déposai avec délicatesse sur la plaque de marbre, parmi les chrysanthèmes et les plaques de dernier hommage.

Je me levai lentement, étourdi par toute cette mésaventure et descendis la petite allée.

Mais au moment où j'allais partir, je sentis une présence derrière moi, un regard, quelque chose.

Je me retournai et ne vis qu’une nappe de brouillard qui semblait descendre l’allée pour se diriger vers moi.

Des filaments d’humidité s’en extirpaient lentement, comme de longs bras qui voulaient aller plus loin, plus vite.

Je tournai les yeux vers la grille et m’aperçus que celle-ci avait disparu derrière un autre nuage suspendu dans les airs. Et en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, mes pieds et mes jambes avaient été engloutis dans un nuage blanc qui semblait me vouloir tout entier.

Je réalisai alors qu’un étrange parfum flottait dans les airs. Oui, je reconnaissais cette fragrance douce et fraîche... Oui. Là, quelque part, autour de moi, Jennifer était revenue ! Pour moi, pour moi seul.

Elle m’avait tout pardonné, elle voulait simplement me revoir, tout comme moi j’étais venu pour elle. Elle voulait qu’il y ai une seconde fois, peut-être une troisième et puis une autre et une autre.

Je sentis mon cœur battre à nouveau et mon corps s'abandonner aux plaisirs que Jennifer me proposait.

Je fermai les yeux et me laissai emporter au milieu de ces nuages porteurs du bonheur dont j’avais toujours rêvé.

Je me retrouvai alors nu au milieu d'une blancheur presque angélique et je sentis les longs doigts de Jennifer glisser lentement dans mon dos, comme pour me bercer, me faire lentement glisser vers une douce folie.

Saturday, February 6 2010

L'Homme Chrysalide


Cette nouvelle a été écrite au soir du 11 septembre 2001.


L'Homme Chrysalide
Jimmy Sabater




J’observe ce corps aux muscles crispés que je viens d'abandonner. Il s'est statufié dans un dernier souffle de vie, une ultime douleur, une lutte inégale dont il n'a pu sortir vainqueur. Il m'a abandonné et il ne m'appartient déjà plus.

Une infirmière arrive en courant et me prend le pouls.

Il est silencieux.

Elle se précipite sur le téléphone, demande un médecin, appuie sur la sonnette d'urgence.

On se presse autour de mon corps inanimé. On souffle dans ma bouche, appuie sur mes poumons, encore et encore.

Et puis les regards se croisent, échangent quelques signes de déception.

Oui, c'est trop tard, il est mort et personne n'a rien pu faire.

Je les observe, serein, du haut de mon atmosphère.

Il fait bon ici. Pourquoi retournerais-je là-bas ? C'est le printemps qui est venu me chercher pour m'envelopper.

La grande horloge fait un tour, puis quelques autres.

Ça y est, tout le monde finit par le savoir, le vieux est mort ce soir.

Ma pauvre femme arrive au bras de ma fille.

Elles refusent de me regarder. Elles sont bouleversées, se sentent coupables. De chaudes larmes inondent leurs joues. Elles sont touchantes.

J'ai envie de leur demander d'être heureuses, de ne pas s'en faire, ne pas me regretter.

Mais mon cocon me rend silencieux. Ici je n'ai plus de bouche, de main ou de corps pour le leur dire.

Mon fils arrive enfin. Sa mine est sombre, mais il ne se joint pas à la douleur des femmes. Il préférera y succomber un peu plus tard, lorsque les portes et les volets seront clos. Il pourra alors pleurer sur lui-même, dans une solitude qui n'effritera en rien son orgueil.

Une voix m'appelle, loin derrière. Je n'arrive pas à me retourner, je ne sais pas encore comment on peut faire. La voix est claire et douce, limpide, comme un chant de sirène.

- Attendez. Laissez-moi encore un peu…

Un ange d'une incroyable beauté survole alors la pièce et me fait signe en souriant. Je ne dois pas traîner, ce répit m'est offert parce que je suis arrivé plus tôt que prévu.

En bas, l'horloge tourne de plus en plus vite.

Je découvre une annonce dans le journal et des amis oubliés ou insoupçonnés me témoignent une tristesse sincère, comme pour me faire regretter d'être parti.

Il y a aussi quelques sourires. Les sourires de mes adversaires d'antan, ceux qui se réjouissaient toujours de mes ennuis et de mes échecs. Ils sont servis. Le vieux ne bronchera plus. Les imbéciles… En me détestant, ils n'ont cessé de me porter en eux, alors que je les avais oubliés.

Je suis comme un nuage qui flotte sur un monde en décomposition et qui se reconstruit inlassablement. Tout change, et pourtant, le temps rend tout si répétitif.

On m'appelle de nouveau. C'est probablement mon ange gardien de tout à l'heure qui vient me prendre la main pour me montrer mon nouveau chemin.

Il est beau. Identique à ce que j'aurais imaginé dans mes rêves. Il a des cheveux bouclés blond, un visage d'enfant. Il porte un drapé immaculé et arbore deux ailes magnifiques qui brillent tellement qu'on les dirait faites d'or.

En bas, je n'existe presque plus. Juste une plaque ternie par la poussière et un bouquet de fleurs qui n'ont pas supporté les chaleurs de l'été.

Je me tourne alors avec l'aisance d'une brise et un tunnel sans fond s'ouvre devant moi.

Il est éclairé d'une lumière blanche, diffuse, douceâtre et immaculée.

Je m'y sens irrépressiblement attiré, comme ces papillons hypnotisés par la lueur meurtrière d'une bougie.

En entrant, j'entends des voix, des chants, des musiques, les sons de ma vie ici réunis en une symphonie qui me transperce l'âme.

J'avance encore et je me revois penché sur le berceau de mon fils. Il y a ce jour où j'ai refusé de recevoir la belle Rosemarie, juste avant qu'elle ne se suicide. Il y a aussi Papa qui me surprend en train de fumer ses cigares avec Adrien et ma sœur dans la grange. Plus loin, c'est mon mariage avec Jocelyne. Toutes ces images me brûlent le cœur, me rappellent trop de douleur, trop de bonheur, me donnent trop envie de vivre.

Mon ange presse ma main plus fort et nous avançons encore.

Les souvenirs se font plus nombreux, plus marqués aussi. Ils finissent par me faire mal, par me dévorer l'âme.

J'accélère mon ascension et c'est mon ange gardien qui doit presser le pas pour me suivre. J'essaie de ne plus rien regarder. L'enterrement de mon père, la chute de cheval de ma femme, mes premiers baisers, la maison qui flambe, mon départ à l'armée, le chien qui me fait la fête, tout cela m'étouffe, il faut que je sorte.

J'essaie de fermer les yeux, mais quand je les ouvre, le tunnel aux souvenirs si présents a disparu. Je me trouve dans le vide à côté de l'ange qui me lâche la main avant de me quitter dans un dernier sourire.

Un autre ange vient près de moi. Il est un peu plus grand et les couleurs de ses ailes, en se déployant, virent de l'or à l'argent et d'autres teintes plus belles les unes que les autres.

Il s'arrête devant moi et pose sa main sur son cœur avant de fermer les yeux et de sourire.

Il lève lentement le bras et je quitte cette douce apesanteur pour tomber dans un vide qui me semble aussi froid qu'infini.

J'étais un homme prisonnier d'un corps meurtri, je suis devenu un être aérien évoluant au milieu de créatures divines, et voilà que je ne suis plus rien.

Je tombe encore et encore.

Un coup violent déchire mon âme. Quelque chose réagit en moi… dans mon corps ! C'est… c'est mon cœur… Mon cœur qui commence à battre.

Je m'entends… C'est la voix d'un nouveau-né. Je pleure, une fois encore, dans la chambre d'un hôpital. C'est seulement là, maintenant, que tout s'efface.

Friday, February 5 2010

All Star Special : Zack Randall

Le Sarcophage d'Amour

Cette nouvelle a été publiée pour la première fois dans le supplément de la revue Présences du Futur en mars 2005 ("Aventures Oniriques et Compagnies")


Le sarcophage d'amour
Jimmy Sabater

Je me trouvais tellement lasse que je décidai de m'enfermer dans mon sarcophage d'amour. Je retirai mes vêtements et m'installai dans l'antre chaud et humide de mon appareil. Je n'avais pas fait l'amour depuis au moins quatre heures et mon corps semblait en manquer.

Sa langue épaisse, chaude et humide commença à me recouvrir et je me sentis aussitôt à mon aise. Ici, au moins, on ne risquait pas d'être dérangé par tous ces officiers qui pullulaient dans cette partie du bâtiment. Je jetai la tête en arrière, m'abandonnant aux délices que m'offraient ces milliers de petits doigts qui me caressaient avec une infinie douceur. Vraiment, si je pouvais le faire, je crois que je resterais dans mon sarcophage d'amour pendant des milliers d'heures. Seulement, le problème, c’est qu'il doit demeurer inactif au moins trois heures toutes les trente heures et pour moi, ces trois heures semblent durer une éternité.

Voilà maintenant mon sarcophage qui déverse sur moi cette sorte de pâte humide, recouvrant le moindre centimètre carré de ma peau, me plongeant à la fois dans une ivresse sensuelle et dans une détente que je ne peux trouver qu'ici et à laquelle je ne découvre aucun nom. La pâte devient plus solide et elle commence à masser mon corps de haut en bas, sans jamais m'irriter ni me faire mal. Ivoire, mon mari, ne comprend pas mon attrait pour le sarcophage d'amour. Il pense que je devrais voir un médecin et faire examiner mes cellules de plaisir. Il croit que mes zones érogènes ont subi un quelconque choc, qu'elles sont à vif et finissent par mener mon esprit. Mais je sais que je vais très bien et qu'il ferait mieux d'utiliser son bon sens pour régler ses propres problèmes.

Il y a quatre cents heures, nous nous sommes encore disputés à ce sujet. Il voulait m'empêcher de pénétrer dans mon sarcophage d'amour. J'ai dû lui rappeler qu'il n'était qu'un Ilh et qu'il appartenait à une race inférieure à la mienne, celle des Iels. Les Ilhs m'agacent. Parfois, je me dis que j'aurais mieux fait d'épouser une Iel. Mais, aux vues de la fonction que j'occupe, je ne peux me permettre une relation demandant autant d'attention et de volupté.

Je suis Projectrice de Trajectoires. C'est-à-dire que je suis responsable du chemin qu'utilise notre flotte pour aller de notre système à celui de Loüàdhge. Je dois veiller à ce qu'aucun monde important ne fasse obstacle au bon déroulement de notre expédition. Un seul de nos bâtiments est souvent bien plus grand qu'un monde de taille moyenne et notre flotte en compte quatre cents. Ainsi, un détour nous ferait perdre trop de temps et d'énergie. C'est pourquoi je veille à ce que nous n'empruntions que des lignes droites. Elles doivent s'inscrire dans des trajectoires ne croisant aucune étoile, ni planète, ni trou noir.

Mon sarcophage d'amour retira sa pâte humide et me lava de ses petites langues parfumées. Une telle douceur me ravissait au plus haut point.

Soudain, je sentis qu'il me pénétrait de part en part et je dois avouer que cela me faisait toujours entrer dans un parfait état d'extase. Ces mouvements de va-et-vient me mettaient hors de moi et mon sarcophage d'amour avait dû le remarquer, puisqu'il terminait souvent mes séances de cette manière.

Plus tard, lorsque j'en fus sortie, Ivoire me rejoignit dans le Salon aux Illusions. Il arborait une triste mine et sa peau bleue était d'une pâleur à faire peur.

- Eh bien, que t'arrive-t-il, tu es malade ?

- Non, ça doit être l'âge. Tu sais, tu ne t'en rends pas compte, mais j'ai déjà trente-six millions d'heures. Je n'en ai plus pour longtemps.

- Trente-six millions ! Déjà !

- Je suis allé voir le médecin, il dit qu'avec une transplantation du cerveau, il pourrait me sauver.

- Tu n'y penses pas. Ce charlatan va nous demander trop cher. Si tu passais un peu plus de temps dans le sarcophage d'amour, je suis certaine que tu te sentirais mieux. Il régénérerait tes cellules et tu retrouverais toute ta vigueur d'antan.

- Je déteste les sarcophages d'amour, ils agissent comme une drogue. Regarde-toi, tu ne sembles jamais aussi heureuse que lorsque tu y rentres ou en sors. Et je ne compte pas le nombre d'heures que tu y passes.

- La différence, c'est que moi, j'ai cent quarante-cinq millions d'heures et que je suis aussi fraîche qu'une jeune Iel.

Il se tourna vers moi avec une étrange expression de supplication.

-S'il te plaît, offre-moi cette transplantation. Je n'ai pas envie de mourir, je veux faire encore beaucoup de choses avant de partir.

- Et si ça rate ?

- Peut-être bien que je mourrai. Mais on peut au moins essayer. On doit le faire.

- Si tu meurs, je me retrouverai seule, une fois encore...

- Voilà une raison supplémentaire pour que tu m'aides.

- Qui te dit que tu ne pèses pas sur moi ? C'est vrai, j'ai déjà été seule des centaines d'heures et je n'en suis pas morte.

- Tu es égoïste. Je te demande la vie sauve et toi, tu me dis que tu peux vivre sans moi.

- Ne m'insulte pas, je sais ce que j'ai à faire. Je vais y réfléchir ; accorde-moi seulement quelques heures avant de te donner une réponse.

- Je t'en supplie, pense un peu à moi, je ne veux pas mourir.

Je le regardai une dernière fois, puis quittai la pièce sans rien ajouter à ses propos. Ce Ilh finissait par m'épuiser avec ses problèmes. Je décidai de retourner dans le sarcophage d'amour. Il n'y avait que lui, dans cette gigantesque flotte, que j'aurais voulu sauver de la mort. Après tout, il était attentif, doux, souvent disponible et n'exigeait rien.

Il devait être heureux de me retrouver. A peine y fus-je entrée qu'il me pénétra avec chaleur et sensualité. J'avais envie de crier le bonheur de le retrouver, mais me retins de peur que l'on m'entende à l'extérieur. Il est vrai que, depuis de nombreuses heures, j'occupais tout mon temps dans le sarcophage d'amour. Peut-être avais-je tendance à négliger ma fonction de Projectrice de Trajectoires et mon mari. Mais je ne voyais aucun mal à cela. J'avais passé des milliers d'heures à calculer notre route et je trouvais inutile de demeurer une seconde de plus devant les écrans de contrôle. Je ne me trompais jamais. En ce qui concerne Ivoire, je ne me suis jamais considérée comme son ange gardien et je crois qu'il faut savoir garder ses distances pour ne pas sombrer dans la lassitude et l'ennui. Mais les Ilhs sont des êtres faibles et incapables de prendre une décision sans l'aval d'une Iel.

J'entendis quelqu'un frapper contre mon sarcophage et cela m'ennuya beaucoup : j'allais atteindre l'orgasme et ce bruit inopportun me coupa tout plaisir. Je sortis donc et découvris Ivoire, qui affichait une mine triste et malade.

- Un messager de l'Empereur vient de passer. L'empereur veut te parler.

- L'Empereur ? Pourquoi veut-il me voir ? Quelqu'un lui aurait-il fait part de mon souhait d'accéder à un autre emploi que celui dans lequel je perds mon temps ?

- Je ne sais pas, mais il faut que tu y ailles maintenant, c'est ce qu'a dit son messager.

- Très bien. Je vais m'habiller.

- S'il te plaît, dépêche-toi de revenir, regarde où j'en suis. Dans quelques heures, je serai peut-être mort.

Fidèle à mon habitude, je restai muette et entrai dans la salle Orme pour me vêtir d'un ensemble de circonstance.

Je marchai maintenant à côté de la serre géante et me répétai qu'il fallait que j'y vienne un jour. Il y avait là des milliers de plantes fantastiques récoltées par nos plus glorieuses exploratrices. À travers les fenêtres entrouvertes, je sentais ce parfum frais qui me rappelait l'époque précieuse où je vivais encore dans notre monde.

Je traversai une voie de tramway et me faufilai sur un escalator végétal qui menait jusqu'à ma destination. Le palais de l'Empereur se situait à quelques couloirs de là. Une foule dense d'architectes, de peintres et de fonctionnaires s'y précipitaient, sans doute pour des motifs similaires aux miens. J'aimais beaucoup cet endroit. Construit des milliards d'heures avant ma naissance, il avait gardé toute sa beauté et son prestige. Ses hauts murs noirs étaient recouverts d'un cristal bleuté et une gigantesque voûte d'or sculptée accueillait les centaines de visiteurs, venus des quatre cents bâtiments de notre flotte, pour être entendus par l'Empereur et ses sujets.

J'atteignis bientôt mon but. Le secrétaire me reçut et me demanda de patienter un instant. Mais à peine fus-je installée dans la salle d'attente qu'il réapparut.

- L'empereur vous attend, vous pouvez entrer.

- Merci, lui dis-je.

Juché en haut d'un haut trône de cristal, l'Empereur demanda à tous ses serviteurs de quitter les lieux pour s'entretenir seul à seule avec moi.

Inhabituée et flattée par tant d'attention de sa part, je lui présentai mon sourire le plus jovial, mais il se baissa vers moi et fronça les sourcils.

- Peux-tu m'expliquer ce que tu as fait ce matin ?

Je compris alors que cette invitation subite était motivée par une obscure raison.

- Je suis restée chez moi.

- Pourquoi n'es-tu pas allée au Centre de Surveillance ?

- Parce que je suis certaine que mes calculs sont justes. Je ne me suis jamais trompée jusqu'à présent.

L'Empereur ronchonna d'une étrange façon. Il pressa un bouton situé sur l'accoudoir de son trône et l'un des murs de la pièce devint opaque. Enfin, plusieurs planètes apparurent : c'était un système solaire.

- Voilà où nous sommes. Dans quelques poignées d'heures, nos bâtiments heurteront huit de ces planètes.

- Ho ! m'écriai-je. Comment est-ce possible ?

- Tu t'es trompée et, par ta faute et ton orgueil, nous risquons de détruire la vie sur ces mondes.

- J'en suis désolée, vraiment, j'étais à mille lieues d'imaginer...

- Que faisais-tu ce matin au lieu de travailler ?

- J'étais dans mon sarcophage d'amour, j'avais besoin de me détendre.

- Et toutes ces autres heures ? Tu ne travailles plus depuis un moment d'après ce que l'on m'a dit.

- Je passais le plus clair de mon temps... dans le sarcophage d'amour. C'est le seul endroit où je me sente en paix et...

- Ça suffit ! Maintenant, il faut agir vite. Tu vas de ce pas aller au Centre de Surveillance. Et tu vas éviter le pire. Je ne veux aucun blessé, aucun mort, ou c'est toi qui le paieras...

- Mais pourtant, personne n'a le droit de tuer. Pourquoi me menacez-vous ?

- Qui t'a parlé de te tuer ? Si tu échoues, je ferai supprimer toutes les zones érogènes de ton corps. Il te sera défendu d'entrer dans un sarcophage d'amour et nous te retirerons toute motivation de goûter au plaisir. Et maintenant, va travailler. Tu détiens entre tes mains le pouvoir d'épargner nos vies et notre énergie.

Je m'esquivai aussitôt et partis pour le Centre de Surveillance.

Lorsque j'arrivai, il était déjà bien tard. Aussi, je m'attelai à mes commandes dès que je le pus. Les calculs seraient complexes mais si j'avais un peu de temps, je pouvais m'en sortir sans grande perte.

Je tentai de joindre Ivoire, mais celui-ci ne répondit pas. Je voulais juste le prévenir que je rentrerais plus tard.

Dans l'heure qui suivit, une amie m'informa qu'on l'avait retrouvé mort à proximité de mon sarcophage d'amour. J'avais envie de pleurer et je me détestais de n'avoir rien fait pour le sauver. Mais je ne disposais que de peu de temps, et chaque heure passée mettait en péril la réussite de notre expédition.

Dix longues heures s'écoulèrent et je réussis à maîtriser ce qui aurait pu être une catastrophe.

On m'annonça que nous devions détruire deux planètes pour ne pas perdre l'un de nos bâtiments. Fort heureusement, celles-ci n'étant pas habitées, nous n'anéantirions pas d'êtres vivants.

J'avais révisé mes calculs et nous devions effectivement passer par ce système. Les informations dont je disposais au moment de mes travaux indiquaient des planètes de circonférences bien moindres par rapport à la réalité. Voilà pourquoi j'avais commis cette maladresse.

Nous avançâmes donc, au milieu de ce système, confiants en mes résultats et surtout heureux d'avoir pu maîtriser une situation s'annonçant si dramatique.

Je regardais le gigantesque écran de contrôle quand j'aperçus une sorte de point jaune grossissant sur l'une des planètes que nous approchions. Je demandai à ce que l’on agrandisse la visualisation au maximum. A cet instant, une seconde explosion dévasta une autre partie de ce monde.

- Ces explosions sont dues à des compressions d'atomes, dit une collègue. Sans doute des bombes atomiques ou quelque chose du même ordre.

Deux nouvelles explosions nucléaires détruisirent un autre continent.

- Donnez-moi toutes les informations stockées sur cette planète, exigeai-je.

Une jeune Iel m'interpella en affichant un zèle témoignant sa volonté d'être remarquée.

- Il y a de la vie sur ce monde. Des sortes de bipèdes peu évolués. Il y a aussi des animaux et des plantes. L'air est visiblement respirable...

Deux nouvelles bombes pulvérisèrent ce disque bleu en un trou gigantesque qui le déforma.

- Mais que font-ils ?

- Ils s’entretuent, répondis-je.

- Pourquoi ?

- Probablement parce qu'ils se croient seuls dans l’univers.

J'observai cette destruction avec un regain d'intérêt. Je savais qu'à compter de sept bombes atomiques de cette intensité, le magma et le noyau de ce monde se réveilleraient pour crever la croûte terrestre et anéantir toute la planète. De ma longue expérience spatiale, c'était la première fois que j'assistais à un spectacle aussi fascinant. Un monde vivant en autodestruction.

- Quel est le nom de cette sphère ? demandai-je.

- Je crois qu'on l'appelle "La Terre".

- Très bien, vous n'oublierez pas de la rayer de nos cartes, avec les autres.

Thursday, February 4 2010

La Voix du Diable

Cette nouvelle a été traduite en anglais par Charles R. Batson de l'Université de New-York.
Elle a également été publiée pour la première fois dans L'Ours Polar n°35


La Voix du diable

Jimmy Sabater

S'il est une inclination qui ne m'a jamais abandonnée, c'est bien celle d'explorer les antiquaires. Chaque dimanche, je partais à la conquête des brocantes, vides greniers et autres boutiques poussiéreuses, à la recherche de quelques nouvelles trouvailles. J'aimais me balader au milieu de ces pendules figées, sentir l'odeur de ces livres jaunis par l'humidité ou de caresser le bois immortel d'un meuble épargné par les caprices de l'histoire et du temps.

En cette matinée de juillet, je m'étais laissé tromper par l'amplitude de la campagne Bordelaise, si bien que je ne saurais plus dire dans quel village je me trouvais. Mais c'est au fond d'une cour pavée et fermée par une haute cloison en fer forgé noir, que j'avais découvert la petite boutique.

Il y avait là toutes sortes d'objets : des miroirs anciens cernés de bois et teintés à la feuille d'or, des peintures académiques représentant des scènes de chasse, des costumes de théâtre ou un cheval de bois multicolore issu d'une fête foraine... quantité de vieilleries qui n'intéressaient pas le collectionneur avisé que je me plaisais à imaginer être.

J'allais quitter la boutique quand un objet d'une autre nature attira mon attention.

Juchée en haut d'un buffet en chêne massif, une petite radio en bois s'était laissée dissimuler derrière deux piles de partitions de musique.

Amateur d'appareils électriques obsolètes, je m'en approchai pour la saisir et l'examiner. À bien la regarder, elle n'offrait aucun style particulier, ni même la moindre marque d'originalité.

- C'est une pièce de collection ! me renseigna une voix provenant de la porte d'entrée.

En me retournant, j'aperçus un vieil homme assis devant une table encombrée de monceaux de vielles bandes dessinées.

Je ne l'avais pas vu à mon arrivée.

- Combien la vendez-vous ? lui demandai-je.

- 100 euros, lâcha-t-il d'un ton monocorde.

- C'est un peu cher.

- C'est pourtant le prix qu'elle mérite.

À peine terminé sa phrase, et sans même m'avoir adressé un regard, l'antiquaire se replongea dans la lecture de son policier et m'ignora comme il l'avait fait auparavant.

Je continuai à scruter la radio et m'aperçus qu'elle ne disposait ni de cordon d'alimentation, ni de bac à piles. Intrigué devant cette étrangeté, j'activai machinalement le bouton du son et quelle fut ma surprise en l'entendant jouer une musique mélodieuse !

Tout en écoutant ces sons qui ne pouvaient provenir d'ailleurs, je la fis de nouveau pivoter pour m'assurer qu'elle n'avait aucune ouverture. Mais, effectivement, cet appareil fonctionnait sans énergie !

Je la reposai pour l'observer quelques secondes, aussi hésitant qu'intrigué.

- Je l'achète. Annonçai-je finalement au vieil homme. Je vous la prends pour 80 euros.

L'antiquaire me répondit simplement par un petit soupir agacé.

À le voir lire avec ses cheveux collés, son vieux pull, sa cigarette jaune qu'il n'avait pas dû allumer de la matinée, il n'avait pas l'air bien riche. Aussi, je lui tendis un billet de 100 euros qu'il ne toucha pas avant que je ne sois sorti.

Arrivé à la maison, je réalisai bien vite que ma nouvelle acquisition n'offrait pas beaucoup d'intérêt et qu'en plus d'être inutile, elle dépareillait avec mon mobilier.

Ça n'est que la semaine suivante, lors d'un week-end ensoleillé et caniculaire, que je pensai à la compagnie de ma petite radio.

Je m'installai dans le jardinet, le visage à l'ombre d'un pommier et le reste du corps exposé, espérant vainement prendre une autre teinte qu'un rouge cuisant.

J'allumai l'appareil à mon côté, confortablement installé avec un délicieux roman de Stefan Zweig et un diabolo menthe bien frais.

La radio diffusait une émission que j'écoutais parfois et qui dressait le portrait de personnalités politiques :

- Eh bien monsieur, allez-vous enfin nous dire comment vous avez détourné ces cinq millions d'euros lorsque vous étiez Ministre ?

- Vous n'en saurez rien. Cet argent est à moi et je le garderai tant que j'arriverai à vous tromper. Ça n'est pas une idiote de journaliste qui couche avec un membre du gouvernement qui me fera gaffer !

J'étais soufflé. Je n'avais pas encore constaté combien les débats politiques avaient pris une tournure franche, directe et même abrupte.

Je montai un peu le son.

- Vous n'étes qu'un escroc. Tout le monde devrait savoir que vous ne concrétisez jamais vos promesses électorales ! Comment est-il possible que ces abrutis d'auditeurs votent pour vous ?

- Taisez-vous, sombre idiote ! Si je suis réélu vous serez virée et je vous ferai remplacer par Brigitte, ma maîtresse.

- Pourquoi ne parlez-vous pas de cette centrale nucléaire qui fuit depuis des années par manque de crédits ?

- Je n'avais pas remarqué à qu'elle point vous étiez laide dans la réalité ! Ils ont du talent pour enjoliver les journalistes à la télévision ! Je devrais vous envoyer mon épouse...

J'étais éberlué par ce que j'entendais ! Comment pouvait-on tenir des tels discours à la radio, à une heure de grande écoute ?

J'imaginais que l'interruption musicale mettrait fin à ce curieux dialogue, mais il n'en fut rien. Les paroles de la chanson suivante étaient tout aussi insolites :

- J'écris un tube ! Un truc facile à écrire ! Un truc pour que les filles m'admirent ! Un truc de riche en plein délire facile à retenir...

Je me levai de mon transat pour connaître la fréquence de la station qui diffusait de tels programmes. Je constatai alors avec étonnement que les longueurs d'ondes étaient inscrites dans un ordre complètement aléatoire.

Tout cela devenait de plus en plus curieux.

Je changeai alors de station pour me retrouver au beau milieu d'une émission cinéphile où une star de notoriété mondiale se livrait à des confessions surréalistes :

- Vous ne comprenez donc pas que j'ai honte de ce film ? demandait-elle de manière éplorée. Je ne l'ai accepté que pour me sortir des dettes... Voilà pourquoi j'ai joué nue... Je ne l'aurais pas fait en temps normal... D'ailleurs je déteste ce réalisateur et tous les films qu'il a montés. Je déteste aussi ce métier...

Un doute effroyable s'empara de moi et je me dis qu'il se passait quelque chose de vraiment extraordinaire.

J'emportai alors l'appareil dans le salon et m'installai à côté de la chaîne Hi-fi pour y retrouver une station qui me permettrait d'entendre la voix de cette femme si désemparée.

Et au comble de ma surprise, si le programme était identique, le discours était totalement opposé :

- C'est un réalisateur exceptionnel dont les films sont tous des chef-d’œuvres reconnus dans le monde entier. J'ai eu beaucoup de chance. En plus de son incommensurable talent, il est d'une incroyable générosité...

Sur la petite radio en bois on entendait :

- Nous sommes en froid depuis que le film est sorti. Ce personnage est totalement odieux et pervers. Je l'évite à chaque fois que je le peux...

Je n'en croyais pas mes oreilles ! Mon appareil ne diffusait pas ce que les gens disaient mais... ce qu'ils pensaient !

Je me mis à rire devant l'absurdité de cette situation.

J'avais acheté cette radio pour décorer ma maison et je me retrouvais avec une sorte de télépathe radiophonique qui fonctionnait sans énergie.

Après m'être amusé à écouter les diverses pensées de quelques célébrités, je déposai ma surprenante acquisition sur le frigidaire, où je finis par l'oublier.

Le lendemain, en me rendant à la banque où j'étais agent comptable, je fus convoqué par le directeur qui m'accueilla avec sa mine des mauvais jours.

Il m'annonça alors que Helmut Von Richter, richissime et respectable client, avait escroqué l'entreprise de plusieurs millions d'euros suite à la négligence de Pierre Laval, mon prédécesseur, aujourd'hui parti en retraite.

- Je n'y suis pour rien, me défendis-je. Je ne travaillais pas encore chez vous lorsque ces prêts ont été consentis...

Mais le directeur ne voulut rien entendre et il me laissa insidieusement comprendre que je perdrais ma place si je ne retrouvais pas trace de l'argent ainsi détourné.

J'étais abasourdi par ces menaces que je trouvais totalement injustes.

Le soir venu, je regagnai ma petite maison, déprimé et découragé, à me préparer un repas des plus sommaires, dans la plus complète solitude.

Assis devant la table de la cuisine, je regrettai que ma radio ne diffuse que les pensées des personnes parlant sur les ondes et ne me soit d'aucune utilité dans la situation présente.

J'observai l'appareil et me dit que celui-ci ne m'avait sans doute pas encore livré tous ses secrets.

Je l'inspectai une nouvelle fois.

La face avant présentait deux boutons, un pour le volume et l'autre pour la fréquence de réception. Il y avait cette réglette graduée où les chiffres avaient été inscrits dans le désordre. Le haut-parleur était placé lui aussi sur la face avant, dissimulé derrière une fine grille en bois. Je retournai l'appareil et constatai que le bois semblait avoir été travaillé en un seul bloc, comme si on avait sculpté la matière pour construire cette étrange radio.

Je l'allumai et cherchai de nouvelles fréquences.

Hormis les stations de la veille, je n'entendis rien de nouveau.

Je m'apprêtais à l'éteindre quand une voix se manifesta.

- Quelqu'un vient.

Je me demandais bien quelle pouvait être cette station où l’on ne parlait que de temps en temps. Mais la sonnerie du carillon du couloir d'entrée me rappela à la réalité.

C'était Sébastien, mon meilleur ami, qui me rendait visite, les traits tendus et essoufflé comme s'il avait couru.

- Amanda n'est toujours pas rentrée... Malgré l'heure tardive...

- Elle a laissé les enfants tous seuls ? C'est étonnant !

- Oui, cela ne lui ressemble pas et ça m'inquiète... Avec l'histoire de ce voleur assassin que la police n'arrive pas à arrêter, j'ai peur qu'il ne lui soit arrivé quelque chose...

- Peut-être qu'elle est tout simplement allée en courses ou qu'elle avait un travail urgent à terminer.

- Mais non, nous y sommes allés au supermarché ensemble ce matin... Et puis j'ai déjà appelé son agence, il n'y a plus personne. Je n'ai vraiment aucune idée de ce qu'elle peut bien faire. Tu crois que je dois avertir la gendarmerie ?

- Allons, calme-toi. Il ne sert à rien de paniquer. Nous allons prendre un verre et en parler. Tu veux une bière ?

- Oui, tu es gentil, fit-il en s'asseyant sur le sofa.

J'allai dans la cuisine chercher les boissons lorsque la radio se mit de nouveau en route :

- Il pleut quand le yoga crève un pneu.

J'étais de plus en plus intrigué par cet appareil si énigmatique. Non seulement elle m'avait annoncé la venue de quelqu'un, mais en plus la voici qui jouait aux devinettes.

Je rejoignis Sébastien dans le salon où il semblait plus nerveux et impatient que jamais.

- Amanda prend toujours ses cours de yoga ?

- Oui, mais pas le lundi.

Je me dis alors que la petite radio avait peut-être essayé de me donner une piste pour retrouver la femme de Sébastien.

- Je suis certain que si tu prends la route qui mène à son club tu la trouveras... Peut-être qu'elle a crevé un pneu.

- Mais non... Elle m'aurait appelé.

- Essaie toujours...

Sébastien trouva cette idée absurde, mais il vida sa cannette d'un trait avant de s'écrier :

- Mais oui, c'est vrai ! Elle m'avait dit que son cours était reporté. Tu as raison, je vais aller voir.

- Appelle-moi quand tu l'auras trouvée.

Lorsque mon ami fut parti, je retournai à la cuisine et regardai la petite radio.

- Tu es vraiment un drôle d'appareil, toi, hum ? Si seulement je pouvais comprendre comment tu fonctionnes... Peut-être que je pourrais découvrir où se dissimule ce satané Von Richter et récupérer l'argent de la banque.

Je débarrassai le salon et la cuisine, quand l'appareil se manifesta subitement :

- L'homme se cache en avril quand le dragon vole.

Qu'est ce que ça pouvait bien vouloir dire ?

J'allais me coucher en pensant à cette mystérieuse phrase quand la sonnerie du téléphone retentit.

C'était Sébastien.

- Bravo pour ton intuition, Maxime ! Ma femme a crevé un pneu sur la nationale, en sortant de son cours de yoga, mais comme elle avait encore oublié son portable, elle n'a pas pu me prévenir...

Le lendemain midi, en rangeant mon bureau, je tombai sur un classeur à archives oublié par mon prédécesseur sur lequel le nom de Monsieur Von Richter était inscrit.

Je pensai à la phrase de la petite radio et ouvrit un dossier daté du mois d'avril. Là, je trouvai un papier à l'en-tête d'une libellule et signée d’Helmut Von Richter, dont l'adresse était toute différente de ses autres courriers. En effet, Monsieur Von Richter était également propriétaire d'une importante entreprise Anglaise répondant au nom de Dragonfly Import-Export.

Après avoir collecté de nombreux renseignements sur cet établissement, je me rendis dans le bureau de mon directeur et lui révélai mes découvertes.

Celui-ci était sidéré qu'un comptable comme moi parvienne à élucider en deux temps, trois mouvements, un mystère que la brigade financière peinait à débroussailler.

Non seulement Monsieur Von Richter était parti en emportant avec lui des sommes d'argent colossales, mais en plus, il avait extorqué les fonds de nombreuses autres filiales de notre groupe financier.

Trop heureux des résultats extraordinaires que j'obtenais en écoutant ma radio en bois. Je passai le dîner suivant à lui poser toutes sortes de questions :

- Si tu agis par magie, est-ce que tu peux exaucer certains de mes vœux ?

- Te dire et te conduire ma voix le peut.

- Vais-je enfin trouver une femme qui rompra ma solitude ? lui demandai-je.

- La femme ne pas voir derrière le mur quand parler tu veux à l'antiquité je retournerai.

Je tentai une nouvelle expérience en espérant une réponse plus intelligible :

- Je veux de l'argent, beaucoup d'argent ! Rends-moi riche !

- Rue des Sœurs Siamoises, derrière une porte 32, attend la valise du riche homme, déclara-t-elle sans plus de précision.

Je notai cette mystérieuse adresse sur un morceaux de papier, terminai mon repas et me rendis aussitôt à l'endroit indiqué.

Cette parcelle de la rue des Sœurs Siamoises était cerclée par des barrières interdisant l'accès aux visiteurs, car plusieurs maisons attendaient qu'on les éboule.

Malgré les multiples panneaux, je poussai la porte du numéro 32 et avançai dans l'obscurité en foulant l'épais tapis de poussière du couloir. Je n'y voyais rien à vingt centimètres. Mais mon pied ne tarda pas à heurter un lourd objet posé à même le sol.

C'était la fameuse valise dont m'avait parlé la petite radio. Mon cœur se mit à battre la chamade, car si elle ne m'avait pas menti, j'allais très vite réaliser un rêve inespéré !

Je la pris aussitôt sous le bras pour l'emporter en courant jusqu'à chez moi.

En arrivant à la maison, j'utilisai un pied-de-biche pour faire sauter la serrure qui céda assez facilement.

Lorsque la valise s'ouvrit, je ne pus m'empêcher d'écarquiller les yeux devant le spectacle qu'elle m'offrait. En effet, elle était pleine de billet de 500 euros. Il y en avait pour des millions, plus que je ne pourrais jamais en dépenser tout au long de ma vie.

- Quelqu'un vient, dit soudainement la radio.

- Qui est-ce ?

- Le rôdeur mécontent est.

- Comment cela ? m'énervai-je. Tu disais que tu me rendrais riche.

- Armé l'homme est, tuer lui te vouloir.

J'éteignis aussitôt la lumière, abandonnai la valise sur la table de la cuisine et empoignai le pied-de-biche pour me dissimuler derrière la porte d'entrée.

- Tout près l'homme est, payer tu vas, continuait l'appareil.

- Peste ! Tu disais que tu pouvais m'aider !

- Aider jamais ma voix fait.

Lorsque je vis la clenche de ma porte s'animer au milieu de la pénombre, je sentis mon cœur battre à ton rompre.

Un bras avança bientôt, silencieusement et des perles de transpiration coulèrent de mon front et mes joues. Je n'arrivais même plus à maîtriser ma respiration.

Quand la silhouette se dessina complètement devant moi, mes deux bras s'abattirent aussi sèchement que la lame d'une guillotine et un son fracassant me rappela à l'effroyable réalité.

Le corps tomba au sol et ça n'est que quelques secondes plus tard, après avoir allumé la lumière, que je réalisai combien j'avais été trompé, trahit, possédé.

Baignant dans une mare de sang, à mes pieds, la pauvre Amanda, mère des enfants de mon meilleur ami, gisait là, inerte, sans vie.

Depuis le couloir, il m'a alors semblé entendre comme un petit rire. Un rire cynique, méchant cruel qui raisonne encore parfois lorsque je n'arrive pas à fuir mes pires cauchemars.

- Aider jamais ma voix fait.

Personne n'a jamais cru à mon histoire, pas même le directeur de ma banque qui n'a jamais voulu retirer sa plainte alors que tout l'argent qui lui avait été dérobé se trouvait dans cette valise.

Je croupis désormais entre ces murs gris et tristes, dépossédés de tous mes biens. Parfaitement conscient que celui qui héritera de ma petite radio connaîtra le même sort.


All Star Special : Jean-Louis Bory

Wednesday, February 3 2010

All Star Special : Eartha Kitt

Tuesday, February 2 2010

Alice dans le Miroir publiée dans Hors-Micro

La nouvelle «Alice dans le Miroir» de Jimmy Sabater est publiée en page 9 du journal électronique Hors-Micro :

http://issuu.com/hors-micro/docs/issuezerovirguleun

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